L'Amoureux

L’Amoureux | B.A. Le Comte

L’Amoureux | B.A. Le Comte

L’hésitation, l’indécision, se lisent aux traits de ce jeune homme. Si son regard s’attarde sur une femme âgée et lubrique — sa main veut le membre viril —, son corps tend irrésistiblement vers la douce et belle jeune fille. L’Amoureux personnifie le choix. Initié encore, cet ancien Bateleur ne s’est consacré qu’aux enseignements spirituel [La Papesse et Le Pape] et temporel [L’Impératrice et L’Empereur] de ses Maîtres, de ses créateurs. Mais, à la sixième station de l’apprentissage, il doit s’individuer — processus qui s’accomplit, notamment, dans l’affirmation et le renoncement.

L’énergie du nombre six, que les Grecs consacraient à Aphrodite, est essentiellement sexuelle. À ses vibrations, le jeune homme doit s’affranchir de son seul désir — impérieux — pour se réunir, s’unir. Si la maturité de la femme de gauche peut suggérer le passé — que L’Amoureux, nostalgique, regarde une dernière fois —, sa laideur vulgaire incarne les instincts flattés — ou lassés; les délicatesses de la jeune fille, au contraire, sont les promesses de la vie en puissance. Elle est la complétude — à laquelle aspire l’Homme —, qui confond le désir à l’essence, le corps à la psyché.

Aux cimaises de la lame, Éros plane. Sa flèche — de plomb ou d’or? — pointe vers la Beauté, comme si le Dieu voulait séparer le jeune homme des vaines tentations. Le sexe — la flèche est un symbole phallique évident — n’est-ce pas, étymologiquement, ce qui distingue?

Métaphore orphique. L’Amoureux est à un carrefour — Hécate se devinerait-elle dans l’astre qui éclaire la scène? S’il bifurque à gauche, sa route le mènera à la rencontre de ses ombres, le précipitera en ses Enfers. Il involuera. S’il emprunte la voie de droite, il s’élèvera aux champs Élysées. Il se transcendera. Mais L’Amoureux — résurgence de l’antique bélomancie — pourrait, troisième terme de l’alternative, s’abandonner à la prédestination de son existence — et, ainsi, refuser de s’engager, de s’individuer.

Cette ambivalence de L’Amoureux s’inscrit dans la symbolique numérale du six. Son oscillation incessante de la putain à la Vierge, du désir à la spiritualité, s’ancre dans la tension, dans l’opposition, de la créature au Créateur. S’opposer n’est pas nier; s’il aspire — s’il s’aspire — au mal, il ne se détourne pas du bien. Cette rébellion mystique n’est ni une apostasie ni une involution, mais une transcendance pour réaliser sa perfection en puissance. S’il échoue, L’Amoureux s’abîmera au Diable.