[Arcane XIII]

Arcane XIII | B.A. Le Comte.

Arcane XIII | B.A. Le Comte.

Il se dégage du Tarot une atmosphère mystérieuse et étrange, qu’une tradition profane enrichit de ses fascinations et de ses peurs. L’Arcane XIII et Le Diable — exemplaires, à cet égard — cristallisent et exacerbent des phantasmes séculaires. Lors d’une séance, tirer l’une de ces lames c’est craindre que la mort, ou le Mal, ne s’invitent. Dissiper cette peur, cette angoisse, est une nécessité. Le Tarot affranchit; le charger de naïves croyances, qui asservissent, c’est être à rebours, contre-nature.

La culture populaire veut que l’Arcane XIII soit la mort. Elle s’en convainc d’une silhouette squelettique, qui figure une faucheuse inquiétante. Les cartiers et les bohémiens, d’ailleurs, entretiennent cette chimère en s’interdisant de nommer cette lame et, ainsi, en perpétuant la superstition sensée conjurer la mort en ne l’appelant pas. En ne la nommant pas.
Le treize, qui la numérote, présage, dans l’Occident chrétien, d’un déroulement funeste. La Cène — sainte pour les catholiques — réunit treize convives. Son épilogue brutal est la Croix. Et la violence de la Passion annonce nécessairement celles que l’Antéchrist et la Bête déchaînent au treizième chapitre de L’Apocalypse. Fondateurs des peurs chrétiennes, ces événements — réels ou mythiques — les enracinent dans notre psyché inconsciente. Leurs puissance iconographique et symbolique sont inversement proportionnelles aux sens que leurs assignent les exotérismes.

Pour ne pas se perdre à la surface, il faut — si ce n’est rompre — se distancer des dogmes religieux. Et c’est l’affranchissement que le Tarot laisse entrevoir au Bateleur — à nous, donc. Le sens ésotérique de l’Arcane XIII n’est pas l’exact contraire — cela serait d’un manichéisme stérile —, mais une nuance, une finesse. Une subtilité.
Cette lame ne peut être la mort. Si elle l’était, elle serait la dernière carte du jeu — la mort est une fin. Elle s’inscrit au cœur du processus initiatique. Elle clôt une série de douze Arcanes qui, du Bateleur au Pendu, figurent l’ascèse humaine pour tendre au spirituel; et initie une série de sept Arcanes célestes et spirituels. L’Arcane XIII est donc une mutation, une transmutation. Avec lui, la matière se dissout.
Des vingt-deux Arcanes majeurs, il est celui où le noir prédomine. Funeste couleur de l’Occident chrétien — la mort est blanche au Japon, notamment —; couleur initiatique des alchimistes. L’Œuvre au noir, la nigredo, libère l’esprit de sa gangue charnelle. Les sens et le corps sont illusoires; s’en détacher est une nécessité pour régénérer, sans cesse et sans fin, la psyché. Palingénésie antique. Et, consommés au feu purificateur, le masculin et le féminin, l’animus et l’anima — comme le suggère les deux têtes couronnées au pied de la carte — tendent à l’androgynie — au rebis. Les parts manquantes, ainsi réunies, se concentrent, enfin, affranchies de leurs instincts, émotions et ego.
Les membres et les os tranchés, quant à eux, résonnent singulièrement avec l’initiation shamanique. Lors de la transe initiatique, qui achève un patient apprentissage, les esprits des anciens shamans démembrent, dans d’intolérables douleurs, le prétendant. Ils le dépècent, le brisent et l’éparpillent avant de le reconstituer. Et c’est de cette destruction, de cette dispersion, du corps profane que le shaman se crée.

S’imprégner de l’Arcane XIII est une invitation à se penser à la façon d’un shaman alchimiste. Ces maîtres nous indiquent le chemin pour nous libérer de nos peurs primitives, archaïques. Méditer chaque jour sur un autel de vanités jusqu’à ce que l’ombre de la mort se confonde à la notre. Les vaines angoisses disparaissent; et notre essence se révèle.