Asclépios, ou le shamanisme onirique

Dessin d’un patient de C.G. Jung | Exposition   Im Land der Imagination   [Saint Gall | 2018]

Dessin d’un patient de C.G. Jung | Exposition Im Land der Imagination [Saint Gall | 2018]

L’idéal d’une Grèce antique apollinienne se fissura, notamment, aux intuitions critiques de Nietzsche. Ce philosophe au marteau éclata le dogme — construit par notre civilisation chrétienne — d’une perfection hellénique sans ombre ni part obscure. Il comprit, notamment, que l’affleurement d’une perfection de la pensée et de la création ne pouvait que s’enraciner aux déraisons occultes. La tension entre les aspirations apolliniennes et dionysiaques est génératrice. Cette lecture iconoclaste de l’émergence collective d’une culture, que Nietzsche saisit dans les métaphores divines, résonnent avec les thèses de C.G. Jung, notamment en ce qu’un individu — sa psyché — est incomplet, factice, s’il se coupe de son inconscient. S’il le nie.

Le shamanisme serait donc étranger à la civilisation grecque. Les hellénistes classiques le prétendirent longtemps et — flattant notre orgueil — biaisèrent nos perceptions de ce monde antique. L’Occident chrétien — si parfait — ne pouvait être l’héritier d’une civilisation ambivalente et tourmentée par les fureurs divines. Un certain rationalisme doit seul ordonnancer, structurer, les sociétés et régir les hommes. La folie mystique doit être marginalisée. Mircea Eliade, dans son Chamanisme et techniques archaïques de l’extase, nuance cette interprétation née d’une raison platonicienne frigide. Il pressent certaines correspondances, certaines influences, entre la mythologie grecque et les traditions des peuples altaïques, notamment celle du démembrement initiatique, que subit le shaman pour le devenir.

Dessin d’un patient de C.G. Jung | Exposition   Im Land der Imagination   [Saint Gall | 2018]

Dessin d’un patient de C.G. Jung | Exposition Im Land der Imagination [Saint Gall | 2018]

Le déni des folies archaïques des Grecs se comprend, aussi, dans l’opposition entre Asclépios, le Dieu guérisseur, et Hippocrate — l’inventeur de la médecine pour les scientistes. Mais rien ne se crée ex nihilo; ceux-ci l’oublient. Et Hippocrate ne déroge pas à cet axiome. Il vola la connaissance antédiluvienne du Dieu et de ses prêtres — en pillant les ex-voto —, détruisit son temple et, de ce fait, contraint à l’exil, s’appropria le savoir usurpé en le fixant par écrit. C’est le comportement, si banalement humain, d’une raison brutale et ambitieuse, qui, pour s’affirmer exclusivement, s’approprie une connaissance et en détruit les racines. Sans s’éterniser sur le cas d’Hippocrate, il est intéressant de mentionner — malgré les amnésies des hellénistes anciens — que ce praticien appartient à la lignée des Asclépiades, c’est-à-dire à la descendance terrestre du héros divinisé.

Ne pas s’égarer. Et se concentrer sur Asclépios et son culte, dont les pratiques curatives inspirèrent C.G. Jung.

Fils d’Apollon et de Coronis, Asclépios fut élevé par le centaure Chiron après que son père — crime d’honneur — tua sa maîtresse infidèle. Dès sa conception, les corvidés et leur énergie ouranienne, qui prédispose à la divination, l’imprègnent. Le corbeau est l’un des attributs d’Apollon; Coronis, étymologiquement, est la corneille. Dans un mouvement contraire, Asclépios enracinent ses dons célestes dans la terre. Son théonyme, étymologiquement, est la taupe — animal chthonien, qui s’anime aux forces telluriques.

Dessin d’un patient de C.G. Jung | Exposition   Im Land der Imagination   [Saint Gall | 2018]

Dessin d’un patient de C.G. Jung | Exposition Im Land der Imagination [Saint Gall | 2018]

Shaman prédestiné, Asclépios dépasse l’enseignement de son Maître — le centaure Chiron — et se crée à la façon d’un initiateur aux mystères de la terre et de la mort. Sans orgueil — il n’est pas Prométhée —, il transgressa le tabou de la résurrection. Guérisseur, il ressuscita les morts en se servant du sang des Gorgones. Mais rendre les mortels immortels, c’est les créer divins. Cette impudence, qui inquiéta Hadès en ce qu’elle instiguait une subversion chaotique, provoqua la colère juste de Zeus, qui foudroya le héros. Si, «dans les mythologies antiques, l’éclair est l’attribut des volontés et de l’hyper-puissance du Dieu suprême, cette brutale et violente théophanie consacre » [in La Maison Dieu]. L’ordre des choses, ainsi, rétablit, Zeus — dans le même mouvement — divinise Asclépios en l’inscrivant dans la constellation du Serpentaire.

Cette transsubstantiation résonne comme un rappel de l’attribut du nouveau Dieu, son bâton. Cet caducée, où s’enroule une couleuvre, ne doit être confondu ni avec celui d’Hermès [symbole de l’éloquence et du commerce] ni avec la coupe d’Hygie [emblème des pharmaciens]. De Moïse aux pèlerins chrétiens, notamment, cet objet primitif se charge du feu terrestre et le canalise. Son possesseur, à la façon d’un médium, vibre aux énergies telluriques, au feu créateur et guérisseur. Enlacé de couleuvres — archétype des ombres de l’être —, le bâton d’Asclépios est l’attribut des guérisseurs et des shamans.

Dessin d’un patient de C.G. Jung | Exposition   Im Land der Imagination   [Saint Gall | 2018]

Dessin d’un patient de C.G. Jung | Exposition Im Land der Imagination [Saint Gall | 2018]

La polarité des énergies ouraniennes et tellurico-chthoniennes, qui structure le Dieu, inspire ses pratiques curatives, qui — transposées aux intimités de l’être — s’approprient les conceptions shamaniques — selon lesquelles la guérison impose de retrouver l’âme égarée du malade. En transe, le shaman explore, en des ascensions ou des chutes vertigineuses, les cieux ou les Enfers, alors qu’aux auspices d’Asclépios, cette quête est individuelle — c’est le patient qui rêve, non le prêtre — et onirique.

Ainsi, le temple du Dieu est construit à la façon d’une taupinière. Les malades, qui y pénètrent, plongent métaphoriquement aux Enfers de leur psyché. Seuls, mais encadrés, leurs descentes aux profondeurs de l’être s’obtient par incubation. La transe onirique est créée par des ablutions lustrales, des sudations et le jeûne. Ce rituel, chaque jour, se répète, aux obscurités de l’abaton, jusqu’à l’émergence de la vision guérisseuse. Aidé du prêtre, le patient doit la retranscrire et l’interpréter. Ce processus, seul, guérit. Les Discours sacrés, d’Ælius Aristide nous renseignent sur les effets physiques de la cure, mais — en cette chronique — nous nous attacherons qu’aux seuls effets psychiques. Ceux qui intéressèrent C.G. Jung.

Moins dogmatique que Freud, l’interprétation des rêves, selon lui, ne doit pas se figer en une codification érudite et univoque. Cette lecture, essentiellement individuelle, doit faire sienne le symbolisme du patient — fut-il opposé aux canons culturels. Aussi, C.G. Jung, dans son Essai d’exploration de l’inconscient, considère que s’il est nécessaire pour le praticien d’apprendre «le plus de chose possible sur le symbolisme», il lui est tout aussi nécessaire de tout désapprendre lors de l’analyse. Le savoir doit s’effacer devant la connaissance. «Ce conseil est d’une telle importance pratique» que C.G. Jung s’impose, à la façon des philosophes sceptiques, de douter de ses compréhensions du «rêve d’autrui pour pouvoir l’interpréter correctement». Cette humilité thérapeutique rend impropre la notion même d’interprétation; ce que ne contesterait par les prêtres d’Asclépios, qui s’imposaient — bien qu’inspirés par la divinité — de lire littéralement la retranscription rigoureuse du songe. En cela, ni le clergé d’Asclépios ni les analystes jungiens ne sont des Pythies. Les tarologues ne le sont pas davantage. Maîtres bienveillants, ces guérisseurs de la psyché enseignent au rêveur à apprivoiser ses visions.

Dessin d’un patient de C.G. Jung | Exposition   Im Land der Imagination   [Saint Gall | 2018]

Dessin d’un patient de C.G. Jung | Exposition Im Land der Imagination [Saint Gall | 2018]

Les apprivoiser, c’est prendre conscience d’un fragment de l’inconscient. Et c’est cette émergence, aussi, que s’efforce, dans une espèce de transe, de formuler le tarologue lors d’une lecture. Il doit s’effacer, car les lames ne sont que le reflet — et rien d’autre — de l’inconscient du consultant. Biaisée des superstitions de la divination, cette compréhension du Tarot peut surprendre; pourtant, elle s’inscrit dans un schème similaire. Ainsi, les Arcane XV, XVI et XVII — forment une voie, qu’il conviendrait de baptiser d’Asclépios — retranscrivent le processus guérisseur de la prise de conscience.
Le Diable [XV], qui n’a rien en soi de maléfique, figure l’inconscient, la part obscure de l’être. Sa torche éclaire les ombres de la psyché. Lucifer — le porteur de lumière — n’est pas les ténèbres, mais la lumière qui les éclaire.
La Maison Dieu [XVI], dans son explosion jaculatoire, représente l’émergence — qu’elle soit onirique, symbolique ou métaphorique — de l’inconscience à la conscience.
L’Étoile [XVII], enfin, traduit l’apaisement, le soin. La femme de la lame est une shaman, une sorcière. Et, si l’individu est un cosmos, son inconscient est l’Enfer [force chthonienne]; sa conscience, la voie lactée [force ouranienne].

Dessin d’un patient de C.G. Jung | Exposition   Im Land der Imagination   [Saint Gall | 2018]

Dessin d’un patient de C.G. Jung | Exposition Im Land der Imagination [Saint Gall | 2018]

Mais L’Étoile est aussi l’offrande. Celle de l’eau, qui s’écoule de ses jarres. Si l’émergence à la conscience est en soi guérisseuse des tourments de la psyché, pour parfaire la cure, les prêtres demandaient aux malades guéris de sacrifier — sous la forme d’un ex-voto — à Asclépios. Et, d’une façon similaire et différente, lorsque C.G. Jung invite ses patients à dessiner, à peindre, leurs rêves, il fonde un acte thérapeutique mi-votif mi-sacrificiel. L’idée sous-jacente est qu’en créant de leur inconscient les patients le transcendent. S’en libèrent, donc.