[Città di Kyoto]

Modèles inconnus | Ellen Rogers

Modèles inconnus | Ellen Rogers

Un autel domestique. Quelques portraits d’antiques ancêtres — monochromes saisissants et glaçants — flanquent un jeune bouddha nonchalamment allongé sur le flanc. En contraste de ce bronze, que des doigts pieux et des larmes usèrent, des bâtons d’encens vermeil se consument patiemment. Et insensiblement, imprégnés de jasmin, ils emplissent l’atmosphère de cette alcôve.

Les fumées s’y élèvent et s’y entremêlent; se lovent, tentatrices, contre ce sage corps et, frustrées, s’en éloignent, soudainement. Au gré de la brise, elles créent des hybrides monstrueux ou des courbes sensuelles. Caprices de nos perceptions trompées.

La silhouette d’une femme se devine, mais — insaisissable — elle se mue, dans l’instant, en une angoissante gorgone. Et l’esprit s’égare en des cauchemars lascifs. D’une Salomé, qui — frénétique — baise les lèvres exsangues de Yochanan à cette duchesse aurevillienne, qui — déchue et syphilitique — se prostitue, les fumées esquissent des corruptions féminines. Même la pureté, faussement innocente, de la Vierge se teinte dans cette fumerie d’une chair consommée — nécessairement. Ses scènes obscènes s’impriment indélébiles sur les rétines; et l’esprit sombre.

L’odeur entêtante de l’encens, qui sature l’atmosphère et imprègne les boiseries, domine — enfin — le jasmin. Et l’esprit inconscient croit se libérer. Mais les ombres de notre part obscure ne disparaissent pas, elles s’estompent. Un instant. À peine apaisées, elles ressurgissent plus sournoises, plus violentes. Et androgyne illusoire, nous oscillerons sans cesse du profane au sacré; et du sacré au profane.