Étranges curiosités

Rêve de sœur | Wilfried Sätty [1971]

Rêve de sœur | Wilfried Sätty [1971]

Lieux aux beautés étranges, les cabinets de curiosités — collections de monstres et de merveilles, de laideurs et de singularités — sont une œuvre en soi.

Peut-être est-il souhaitable de considérer ces studiolo comme les prémisses de nos musées contemporains. Ils le sont, d’une certaine façon. Mais les réduire à cela, c’est méconnaître leur essence. Un cabinet de curiosités trahit les attirances inconscientes et les obsessions de son créateur. Œuvre en soi, il est une représentation des abstractions désordonnées de la psyché du curieux. Ainsi, la pièce qui l’encadre est une amplification de son crâne; les objets qui le composent, une figuration disparate et ordonnancée, hétéroclite et classée, de fragments de son esprit.

Cette œuvre, qui se génère aux profondeurs de l’être, fait de son créateur un Sisyphe moderne, qui — inlassablement — agence son chaos intérieur sans espoir de tendre à l’équilibre. La rencontre fortuite, ou provoquée, d’un objet éclaire une ombre inconsciente, qui, ainsi révélée, devra s’intégrer à l’ensemble. Détailler un cabinet de curiosités, c’est explorer les ombres anciennes d’une âme. C’est flirter avec un onirisme guérisseur.

Dans ce processus créateur les ombres se subliment. Se terrassent, donc. Notamment, la collection de crânes et d’ossements humains crée un charnier esthétique, qui — à la façon d’occultes moines bouddhistes tibétains — invite à des prières journalières pour apprivoiser la mort physique. Et, ainsi, révéler la nature immatérielle et éternelle d’une psyché qui, au fil des réincarnations, se sculpte. Se crée, donc. Cette ascèse méditative — qui peut être inconsciente — d’autres curieux s’y livrent au prétexte d’une accumulation obscène de curiosa erotica — transcendance des énergies instinctives. Ou au prétexte d’une collection de reliques et d’ex-voto, qui flatte les tentations spirituelles, ou mystiques.

Ainsi compris, l’hétéroclisme d’un cabinet de curiosités ne peut être une simple accumulation, sans discernement, d’objets n’ayant pour finalité que de produire un effet sensationnel. Cela peut, certes, fasciner le naïf et séduire l’innocente, mais un tel artifice ne trompe pas le perspicace. L’esthétique — en son sens baudelairien — s’ancre aux profondeurs de l’être. En ses Enfers. La beauté étrange d’un cabinet n’est que la création, l’ordonnancement, d’un chaos intérieur.