Impressions dominicales

Modèle inconnu | Ellen Roger | 2019

Modèle inconnu | Ellen Roger | 2019

Le réel corrode les mots. L’insensé, qui se prétend raisonnable, s’y réfugie pourtant. Il croit, ainsi, saisir, maîtriser, la pensée, l’instant et l’espace. Il se trompe. Les mots emprisonnent, seulement, notre esprit en l’égarant dans une réalité irréelle; dans une réalité, qu’il croit percevoir, alors qu’il la crée seulement.

Notre intelligence, incarcérée dans sa boîte crânienne, est dépendante de nos perceptions sensorielles. Sans elles, il lui est impossible de collecter des informations, de les traiter, de les organiser, de leur imprimer un semblant de cohérence. Une évidence, nos sens sont biaisés. Ils subissent les agressions extérieures, se conditionnent à nos préjugés, dysfonctionnent selon nos pathologies. Comment, ainsi cloîtré dans notre crâne, peut-on prétendre à une quelconque réalité? en quoi celle-ci diffère-t-elle de notre imaginaire? Interrogation qu’il m’est impossible, depuis l’enfance, de résoudre.

M’en expliquer par un exemple. Dans mon esprit, Jean des Esseintes est aussi concret que son créateur, J.K. Huysmans. L’un et l’autre, je ne peux les rencontrer, les connaître, qu’au travers de livres ou, parfois, de discussions. Que l’un ait vécu n’y change rien. J.K. Huysmans n’existe, pour moi, qu’au travers de ma psyché, comme sa créature. Là, ils s’y animent, y sont admirés ou délaissés, qu’au travers d’une érudition. C’est l’ordonnancement de cette connaissance qui les incarne dans mon palais mental: ils y déambulent, ils y créent — ils n’y meurent jamais —, par la seule volonté de ma pensée. Réels ou fictifs, peu importe. Ils sont ce que mon esprit en a fait. Rien d’autre.

Nier notre faculté de saisir le réel n’est ni une dissociation ni une fuite, c’est une tension vers une amplification de notre esprit. C’est l’émanciper de contingences irréalistes. C’est refuser de subir un réalisme, qui conditionne — concrètement — notre existence, notre quotidien, par des conventions prétendument réalistes. Car si la perception de la vie est une illusion, alors il faut la créer dans toutes les dimensions, dans toute la démesure, de sa psyché. S’affranchir de la tyrannie d’un réel illusoire, c’est se créer par-delà Soi.