Impressions dominicales

Modèles inconnus | Ellen Rogers

Modèles inconnus | Ellen Rogers

Si longtemps que je ne m’étais pas abîmé dans un livre. Sa lecture est une sidération. Lecteur impénitent, pourtant. Il ne se passe pas un jour, une nuit, sans livre. Quelques phrases, ou de longs paragraphes, dans un éternel retour, je me confronte à la pensée, à l’imaginaire, à l’esthétique, d’autres écrivains. L’intérêt ou l’engouement — la curiosité, aussi — se rencontrent au fil des pages. Peu de déception. En vieillissant, les choix s’affinent, l’exigence évite les écueils, les maladresses, d’une jeunesse boulimique et confuse encore. Au fil des pages, donc, la pensée se précise, les intuitions se confortent. La lecture est une ascèse intellectuelle fondamentale. Mais, comme tout exercice de l’intelligence, elle est trompeuse. Dangereuse, donc. Elle instille — à force de réitération — un sentiment indistinct de tout-puissance. Elle nous laisse croire — la séductrice — que soi et l’univers s’appréhendent — réduction littéraire — en leur totalité, qu’à travers elle nous nous connaissons. L’intelligence est un Diable, si elle est débridée.

Ainsi, chaque jour, au terme de l’ascèse littéraire, la même sensation contradictoire, qui entremêle exaltation et insatisfaction, plénitude et vacuité. Dans une spirale plane, l’intelligence stimulée par la lecture tourne autour de l’essence des choses, de soi, sans jamais l’effleurer. Mais ce livre est d’une autre nature. Ses phrases sont lapidaires; les réflexions complexes, réduites à leur substance. À son fil narratif, biographique, le lecteur n’est pas confronté aux certitudes de l’auteur; le lecteur devient miroir. Chaque mot, chaque abstraction de la pensée, reflète non la raison, ou l’érudition, mais l’inconscient et la connaissance.

Ce livre n’est ni un guide philosophico-spirituel ni une béquille — comme le fut À rebours, longtemps —, il est une sagesse. De celle qui n’invite pas à suivre un enseignement, à se soumettre à une doctrine et à ses pratiques, à se contraindre aux préceptes d’une secte philosophique ou à des dogmes religieux. Ce livre contient — pour qui s’y abîme — la connaissance de soi en ce qu’il invite — malgré lui? — à descendre en nos profondeurs, en nos Enfers. À ce qu’il nous invite, simplement, à vivre en conscience.

Ce livre? Siddhartha, de Hermann Hesse.