La Force

La Force | B.A. Le Comte

La Force | B.A. Le Comte

L’ordonnancement numérique du Tarot crée des correspondances, des miroirs. Retrancher le nombre de la lame à vingt-deux donne son complémentaire. Notamment. Celui de La Lune est L’Empereur comme si le jeu voulait ancrer cette énergie ombrageuse; celui du Chariot est Le Diable suggérant ainsi que l’accomplissement de soi réside aux profondeurs de l’être. Dans cette structure, deux singularités. L’une, l’ambivalent Mat. S’il se répond, il marque un cheminement: zéro, il est l’énergie originelle — une espèce de folie chaotique; vingt-deux, détaché de l’égo — et de ses illusions —, il tend à la sagesse. L’autre, La Force. Soustraire onze à vingt-deux, reste onze. La Force est donc son miroir, son complémentaire. Elle est autonome et autarcique, mais aussi solitaire. Cette marginalité suggère une équivoque, que confirme la symbolique du onze.

Saint Augustin voyait dans ce nombre “l’armoire des péchés”. Onze est le Un qui déséquilibre l’achèvement d’un cycle, la complétude du dix. Cette instabilité est génératrice de violence et de brutalité, de chaos et de cruauté, de fureur et de colère. Dans cette lecture essentiellement numérale, La Force peut se comprendre dans les folies d’Héraclès. Malgré sa puissance physique et une rectitude morale, qui lui permirent notamment de surmonter ses douze travaux, son irascibilité lui firent — au fil de son existence — commettre de tragiques excès. Notamment, jouet de Lyssa, il jeta au feu ses huit enfants et sa femme, Mégara. De cet événement — le plus édifiant —, il se déduit que le héros, s’il devait s’incarner dans la lame, serait le lion. S’efforcer de saisir la figure féminine.

En contraste d’Héraclès, le jeune femme est la maîtrise de soi; une force morale, donc. L’équivoque du onze s’impose encore. Par addition théosophique, onze est deux — nombre néfaste de la lutte et de l’opposition. La dualité de La Papesse ajoure. L’idéal de sainteté chrétienne s’esquisse dans le duel de la vierge et du fauve. Le lion, ici, ne doit pas être compris comme un symbole solaire, mais chthonien; pour le dogme catholique, il est la force instinctive, la bestialité de l’Homme. Il est le feu — le Bâton des arcanes mineurs —, qui se confond au serpent, au dragon. Or, les saints sont sauroctones: saint Georges, l’archange Michel ou sainte Marthe n’en sont que les figures les plus connues. Mais cette interprétation, si peu spirituelle car dogmatique, est étrangère au Tarot. La Force ne peut s’engendrer aux frigidités de La Papesse. Elle est une invitation pour les alchimistes à la transmutation de soi; pour les profanes à la création de soi. Ce qui est inférieur, méprisable, ne doit ni être nié ni détruit, mais transcendé, ennobli. Le lion est le plomb, qu’il convient d’élever à la dignité de l’or; la vase où s’enracine la beauté du lotus.

Le sage, ou le créateur, est celui — par-delà les carcans moraux et religieux — qui a sublimé ses instincts. Il s’y est confronté jusqu’à les maîtriser; jusqu’à s’en libérer, donc. Ainsi comprise l’autonomie de La Force se révèle et s’inscrit, notamment, dans tradition alchimique. Est-ce dès lors étonnant que C.G. Jung, qui enrichit la psychologie de la philosophie hermétique, ait conçu une analyse, dont le processus — qu’il soit onirique ou créatif — tend à émerger les forces de l’inconscient, à les intégrer à la conscience, pour être, non la marionnette de ses instincts, mais le créateur de soi?