[La Papesse]

 La Papesse | Blaise-Alexandre Le Comte

La Papesse | Blaise-Alexandre Le Comte

Le Deux est ambigu; pervers, donc. Et dans une instabilité essentielle, La Papesse se crée et se renie sans fin. Ouroboros vicieux, elle oscille de l’initiatrice à la destructrice, de la génératrice à l’inféconde, de la sensuelle à la frigide. Elle se complait dans cette atmosphère schizophrénique.

À la façon d'un cerbère antique, son corps aux pâleurs aristocratiques et cadavériques dissimule l’entrée du Temple. L’interdit-elle? Elle est au seuil. Et sa main gauche tend au Bateleur le Livre - Torah ou Tarot? -, qui enserre les mystères. Mais, dans le même mouvement, sa main droite le retient. Ambivalence. L’initié ne peut, tenu en respect, qu’entrevoir les dix-sept lignes illisibles. Indéchiffrables, donc.
Les vibrations de ce nombre - dix-sept - prédestine La Papesse aux influences célestes et occultes de L’Étoile. Les injonctions lucifériennes se ressentent. La stylisation de l’astre axial de cet arcane suggère la Vénus du matin - l’antique Lucifer. Et cette divinité excommuniée diffuse une lumière froide et pâle - l’aube de la connaissance.
Le Bateleur - archétype de l’initié -, qui prétend se révéler à soi, comprend qu’il doit délaisser son savoir pour recouvrer cette connaissance première. Le Livre s’estompe. Il n’est qu’un instrument, qu’un accessoire. Pour les alchimistes, s’abandonner au péché capital de gourmandise, c’est se perdre dans une érudition livresque et risquer de se détourner du Grand Œuvre. Et pour se brûler au nigredo, l’Homme doit se confronter à son animus et à son anima, à ses obsessions et à ses angoisses. S’il fusionne ces antagonismes, alors il tend à l’androgynie originelle - là où réside la connaissance.

Et les errances duelles de La Papesse s’entrevoient.
Si sous ses traits féminins se dessinent ceux de la Vierge Marie, alors La Papesse involue en une figure stérile et destructrice. Le néo-platonisme chrétien rejette le corps, qui ne peut plus être l’instrument de la connaissance, mais seulement une impureté de l’esprit. L’Homme, si incarné, déchoit, inéluctablement. Soumise à un dogme pervers, à une morale creuse, La Papesse - à son insu? - distille la tentation d’un corps immaculé et tabou. Hystérie doloriste, elle se jette au pied de la Croix et pleure l’illusion d’un fils, qu’elle refusa - virginale - d’incarner.
Si, en revanche, sous ses traits féminins s’esquissent ceux de la déesse Isis, alors elle est l’incarnation de la femme inspiratrice et initiatrice - muse et maîtresse. Amante antique, qui - frustrée de ses amours incestueuses par Seth, le déicide -, elle ressuscita son frère, Osiris, en lui insufflant la vie en embouchant son sexe turgescent. Fellation sacrée, qui estompe, notamment, les frontières illusoires entre la vie et la mort.