[Le Bateleur]

Le Tarot, entre transe et méditation,
nous taille à la façon d’une pierre brute.

 Le Bateleur | Blaise-Alexandre Le Comte

Le Bateleur | Blaise-Alexandre Le Comte

Le Bateleur est l’incréé, l'androgyne inné, qui - vibrionnant et chaotique - équilibre l’animus et l’anima, contraste l’ombre et la lumière, confond l’inconscient et le surconscient. Illusoire encore, il aspire à l’initiation et s’y soustrait, pourtant. Indécision créatrice. Et les artifices d’une vie profane opèrent encore. Le Bateleur s’étourdit à ce tourbillon insensé; obsession de taire le pressentiment des vaines tristesses promises de ce jeu de dupes.

Sur la table tripode, trois dés à jouer. Leurs six faces créent cinquante-six combinaisons; autant que de lames mineures. Lancés, ils laissent apparaître, un, deux et quatre. Leur somme multipliée par trois donne vingt-et-un; autant que d’arcanes majeurs numérotés. Cette table recèle l’entier du jeu. Toutes ses potentialités. Et Le Bateleur, c’est le Un. C’est la totalité en puissance. C’est l’ovule infécondé, qui, sans la conflagration spermatique - l’étincelle génératrice -, demeure stérile. Et l’être en devenir avorte avant que d’être conçu.

Mais si Le Bateleur franchit le seuil, la baguette - qu’il tient de sa main gauche -, les gobelets, la dague et le jeton - qu’il enserre de sa main droite - s’affirmeront en bâton, coupe, épée et deniers. Les quatre couleurs des arcanes mineurs. Et au terme de l’initiation, ses fétiches se réaliseront parfaitement dans les quatre éléments, qui encadrent Le Monde - arcane omega du Tarot et miroir du Bateleur.

À cet instant, il n’est encore qu’un personnage de foire, qui vit de ses tours d’adresse et d’escamotage, à en croire l’étymologie. Une troublante similitude - une étrange parenté - s’esquisse avec les Bohémiens. Ce «peuple vicieux», comme le qualifie Papus dans son Tarot des Bohémiens, sut préserver - à son insu - les secrets essentiels des cultes antiques. De la religion originelle. Les autres détenteurs des mystères - kabbalistes et francs-maçons - échouèrent, eux.

Et l’intelligence instinctive et intuitive du Bateleur lui fait dédaigner érudition et grade pour recouvrer la connaissance originelle; la désincarcérer de sa gangue morale, qui - scories d’une éducation mortifère - l’occulte à soi. Cette prétention - cette arrogance pour les profanes - est une hérésie en une société à l’intellect hypertrophié; se déséduquer est une involution subversive. Et pourtant, si essentielle. Connaître, c’est naître avec. C’est [re]naître à soi.
En cela la tarosophie est une ascèse maïeutique. De La Papesse au Monde, sans contourner Le Mat, les lames figurent un Maître archétypique. Leur rencontre silencieuse exacerbe nos ombres et incarne nos peurs pour nous obliger - ébranlé dans nos certitudes - de nous y confronter; dans le même mouvement, leur vertu nous arme en révélant nos ressources et en nous suggérant notre intime. Notre être premier.