[Le Mat]

Shaman ou sorcier, qui se dépossède de soi,
Le Mat est une transe rythmée de folie & de sagesse.

 Le Mat | Blaise-Alexandre Le Comte

Le Mat | Blaise-Alexandre Le Comte

Arcane non numéroté dans un jeu, où le nombre est la structure, Le Mat est un marginal. Insaisissable, plus qu’inclassable, il pourrait être le prologue du Livre, s’il est le zéro de la série, ou sa conclusion, s’il est le vingt-deuxième arcane; ambivalence, qui inquiète les esprits profanes et enseigne aux hermétiques.

Séduisant ou menaçant pour le commun, ce vagabond est un idéal d’insoumission, d’émancipation - de liberté, donc -, mais il est aussi le désordre et le chaos - la subversion radicale. Cette intransigeance confronte le profane à ses faiblesses, à ses compromissions, si humaines; veule, il se leurre, invective et dénigre celui qui devrait l’initier. La réception de cet Arcane oscille, donc, au gré des circonstances et des humeurs, d’un désir jaloux à une détestation stigmatisante. Fatalité ironique, le commun - à son insu et contre soi - préserve et perpétue un ordre social, qui l’asservit et l’incarcère.
Les philosophes, eux, discernent en cet homme sauvage, en ce primitif, une déraison, qui confine à la sagesse. Et cette intuition, une opération théosophIque la révèle. Soustraire zéro à vingt-deux, reste vingt-deux; soustraire vingt-deux à vingt-deux, zéro. Le Mat se répond et se suffit. Il est le soi conscient et inconscient, l’essence et l’ombre, le miroir de la sagesse et de la folie. Cette autonomie - être sa propre loi - résonne avec celle de La Force - le onzième arcane. Soustraire onze à vingt-deux, reste onze; La Force, elle aussi, se structure en soi, de ses parts obscure et lumineuse. Remarquable, les valeurs de ces lames sont des maîtres nombres - les seuls du Tarot.
Distinction d’un arcane qui, sans nombre assigné, échappe à l’architecture numérale des cartes. L'impossibilité d’ordonnancer Le Mat, de le raisonner, le relègue aux marges du royaume. Tricard en ce monde, il est le passeur - Charon ésotérique - entre le visible et l’invisible, le réel et l’irréel, le rationnel et l’irrationnel. Cet éclatement de la perception complexifie et densifie la réalité vulgaire; d’inconnues et insoupçonnées perspectives se tracent.

Figuration du Solve et Coagula alchimique, en lui la matière se dissout et l’esprit s’épaissit. Énergie originelle et nécessaire du nigredo - première étape du grand-œuvre -, son absence de numérotation suggère la singularité de l’Arcane XIII, celle d’être sans nom. Cette lame, que les superstitions populaires assimilent faussement à la mort, inquiète, elle aussi, les esprits profanes et enseigne aux hermétiques. Étrange correspondance. Le faucheur semble être, dans le Tarot restauré de Jodorowsky, le squelette dévêtu et décharné du Mat. Cette lecture aux rayons X s’affine dans l’étymologie. Māta, en persan, signifie, il est mort; l’arabe - culture à l’origine, peut-être, du Tarot - s’est imprégné de ce sens. Contrepied en vénitien, le mat est le fou. Folie et mort, qui, sans cesse, s’entrelacent et s’entremêlent jusqu’à se confondre, seraient, donc, les stations de l’initiation. Et le pouvoir vacille. Anecdote cynique. L’antique Diogène, indifférent, chassa Alexandre, venu le consulter, pour qu’il cesse de lui dissimuler le soleil. L’irrévérence du Mat ridiculise le roi et le met en échec. Échec et mat.

Le Tarot est un livre d’images, qui, pour délivrer leurs messages, doivent être patiemment et sensiblement intégrées. Leurs couleurs et leurs dégradés, des détails - parfois dissimulés ou équivoques -, la végétation - ou son absence -, le bestiaire fantastique ou la figuration d’un ciel stylisé, notamment, sont une syntaxe, une grammaire, qui, maîtrisée, saisit l’atmosphère de l’Arcane. Du Mat, en l’espèce.
Mépris du pouvoir et des richesses, transgression des convenances et des conventions, l’iconoclasme du Mat l’oblige à l’exil et à l’errance. Clochard ou pèlerin, mendiant ou péripatéticien, la terre qu’il foule se spiritualise, se sacralise; sous ses pieds, le sol jaune - la folie? - se teinte en bleu ciel - transcendance. Et la matière se dissout.
Le Mat, en haillons rapiécés et dépareillés, n’emporte qu’un maigre bagage. Le dépouillement est complet. Diogène s’invite encore. Dans une ascèse du détachement, le cynique brisa un modeste récipient de terre cuite - le rare bien, qu’il possédait -, lorsqu’il vit un enfant boire l’eau d’une fontaine avec ses seules mains.
Délesté de l’inutile, Le Mat soutient sa marche légère et dansante d’un bâton rouge - le feu créateur. Résurgence du phœnix antique, Le Mat s’embrase et se recrée, sans fin. Et dans ces brasiers, l’incarnation s’éthère. Catharsis créative et esthétique d'une énergie sexuelle primitive. Cette descente dans les profondeurs de l’être est une transe que rythment, stridents et réitératifs, quatre grelots comme autant de centres humains: l’intellectuel, l’émotionnel, le sexuel - ou le créatif - et le corporel. En transe, ces centres s’harmonisent et s’abandonnent jusqu’à tendre à l’unicité, au divin.
Aux basques du Mat, comme pour le ralentir, le retenir, un chien s’accroche et le mord au périnée - siège du chakra racine, celui qui équilibre, ou déséquilibre, les forces et les influences telluriques. Cet animal psychopompe et voué aux divinités chthoniennes est désorienté. Le guide est à la traîne; Le Mat est par-delà la mort. Étrange correspondance, le chien est la treizième constellation du Zodiaque mexicain; l’Arcane XIII s’invite pour signifier que le grand-œuvre est accompli. Impression nervalienne, la treizième revient… pour signifier que c’est encore la première.