Le Monde

Le Monde | B.A. Le Comte

Le Monde | B.A. Le Comte

Dernière lame numérotée du jeu, Le Monde est un accomplissement et — dans une perspective initiatique — la réalisation de soi. L’atteint-on dans cette vie, ou dans une prochaine, importe peu. Le Monde est le sens, l’idéal, d’une psyché, qui — palingénésie antique — migre au feu d’un corps l’autre pour se sculpter, se parfaire. Et si la voie, parfois, peut sembler tortueuse, si ce n’est tourmentée, peut être douloureuse, elle n’en demeure pas moins d’une nécessaire évidence.

Cette sérénité, si elle s’ancre dans l’ordonnancement de la carte, se dégage aussi de sa structure numérale. Vingt-et-un est le produit de trois et de sept; il s’inscrit, ainsi, dans l’architecture en ternaires et septenaires du Tarot — dont il est la synthèse. Singulière correspondance biblique, vingt-et-un est le nombre de la perfection.

Singularité encore, le vingt-et-unième arcane est littéralement le reflet miroité du Pendu. De la quête d’un équilibre illusoire [arcane XII], l’initié tend à concilier les contraires dans un mouvement perpétuel [arcane XXI]. Ainsi, dans une parfaite inversion, le douze devient vingt-et-un; le pair, l’impair; l’homme, la femme. En une posture méditative renversée, le personnage se relève et s’il croise encore les jambes, la gauche devient droite. Et de ce jeu de miroir, où les contraires se complètent sans se contredire, comprendre que l’abandon de l’ego, le renoncement aux certitudes et aux croyances, à la façon du Pendu, et l’étape cardinale de l’œuvre. L’Arcane XIII, qui le suit immédiatement, parachève cette régénérescence.

Cette interprétation, qui entr’ouvre les voies de la transmutation de soi, ne doit pas en négliger d’autres, qui l’enrichissent. La classique soustraction théosophique unit Le Monde au Bateleur, qui — profane, encore — prétend à l’initiation. Ses qualités ne sont que des potentiels que, seule, une ascèse tarosophique cristallisera. Ainsi, les quatre êtres, qui flanquent les coins de la carte, marquent l’achèvement. Représentation du tétramorphe évangélique — ou figuration de l’antique Sphynx —, le taureau — saint Luc — est la terre; le lion — saint Marc —, le feu; l’aigle — saint Jean —, l’air; l’ange — saint Matthieu —, l’eau. L’Homme s’est sculpté. Et le talent est devenu Deniers; la baguette, Bâton; la dague, Épée; le gobelet, Coupe. Le Tarot s’est ordonnancé: les quatre Couleurs sont figurées sur la dernière lame majeure. À la façon des Sages antiques, qui résolurent l’énigme hermétique du Sphynx, le tétramorphe du Monde, syncrétisme spirituel, saisit l’ancienne sagesse: l’Homme doit savoir avec son intelligence, vouloir avec une puissance léonine, s’élever à la façon de l’aigle et se taire comme le taureau.

Et dans cet ultime arcane, Le Pendu immobile cède le pas à une gracieuse danseuse. Androgyne suggérée — elle est voilée de rouge et de bleu; son sexe, dissimulé —, qui évoque le danseur de cordes, qu’admire tant Zarathoustra. Car l’accomplissement du Monde n’est rien d’autre qu’une danse perpétuelle et rythmée, qui — légère et tourbillonnante — crée l’équilibre des éléments et des choses; et génère l’Homme spirituel.