[Reflets érotiques]

Sans titre | Katsushika Hokusaï

Sans titre | Katsushika Hokusaï

L’esthétique érotique japonaise se devine, parfois, en filigrane de mes chroniques. Cela est séduisant — troublant, peut-être? —, mais insuffisant, si ce n’est frustrant. Aussi, au prétexte de la récente découverte d’une recension du Monde secret des shunga, je me décide, enfin, à explorer cet univers violent et onirique, cruel et sensuel, pervers et barbare.

Reflets érotiques. Le titre interroge. Il suggère inconsciemment l’atmosphère d’un monde flottant, celui des estampes ukiyo-e, dont les shunga — littéralement, images printanières —, qui s’obstinent à saisir la fugacité de l’instant, ne sont que le pendant pornographique et obscène. Le titre se propose aussi — plus prosaïquement — de filer la narration d’une exposition, Le Miroir du désir, précipitamment évoquée.

Le miroir, cet accessoire des élégances, saisit cet insaisissable. Objet détourné de ses fonctions premières pour ne plus refléter la beauté, mais l’obscénité, il esquisse des perspectives inédites. Il invente une lascivité déconstruite et crue. D’adroits graveurs érotomanes, en effet, tordent et distordent à l’envi les corps pour les livrer, sans retenue, à nos regards lubriques. La chair, ainsi stylisée et idéalisée, est réifiée. Cette distorsion du réel suggère d’improbables mises en scène. Et de me souvenir, notamment, d’une estampe fascinante — hélas, égarée —, qui croque une jeune fille, dévêtue d’un kimono parme, à l’instant où, s’amusant des reflets de son intimité, elle l’effleure de ses doigts impudiques; ces jeux interdits teintent son épiderme d’un incarnat délicat. Fulgurance érotique.

Ne pas s’égarer. Si le miroir est un prétexte à des scenarii inédits, il n’est que de métal poli. Son reflet sfumato est instable. Comme la jouissance. Les graveurs se risquent, donc, aux reflets de l’eau. À l’intimité confortable et feutrée des intérieurs, leur imagination préfère rêver des scènes volées: le sexe béant d’une cultivatrice occupée dans les eaux troubles d’une rizière. Ou la crudité des ébats d’une courtisane, qui — Narcisse japonaise — détaille son corps possédé. L’artiste et le regardeur se font voyeur d’une chair sans fard. Les cimaises — peut-être? — d’une jouissance primitive, presque brutale. À l’opposé des finesses d’un miroir.