Du sacré au profane

Du sacré au profane, de Blaise-Alexandre Le Comte
Du sacré au profane, de Blaise-Alexandre Le Comte

Évoquer les parfums en cette période, qui annonce les célébrations de Noël et de l’Épiphanie, invite à se réapproprier le plus ancien d'entre eux, l'encens.

L'étymologie du terme parfum, qui décline du latin fumare, nous rappelle qu'aux origines les parfums se brûlent en offrandes aux Dieux, qu'ils soient égyptiens, grecs, babyloniens ou romains. Est-ce dès lors étonnant que le nom encens dérive, quant à lui, du latin incensum, qui se traduit littéralement en ce qui est brûlé. Certainement pas. La résine d'encens, qui se consume, est l'intercesseur privilégié entre les divinités et le monde vulgaire des hommes.

L'émergence du christianisme n'allait en rien affecter les millénaires de négoces, structuré autour de cette résine précieuse, originaire de l'actuel sultanat d'Oman, est extraite du Boswellia Sacra. Ce rôle d'intercesseur entre Dieu et les hommes, l’Église l'incarna symboliquement avec les offrandes des rois mages à l'enfant Jésus; l'or figure dans la Sainte Trinité le Père, la myrrhe le Saint Esprit et l'encens le Fils.

Le parfum ne se brûle plus, il se vaporise; à l'origine réservé aux Dieux, il devient un accessoire profane des élégances féminines et masculines. Et pourtant les odeurs si particulières, si entêtantes, d'églises aux murs imprégnés d'encens habitent encore nos mémoires olfactives.

Etro, maison italienne, nous transporte dans des souvenirs d'enfance, où la veillée de Noël n'était qu'insouciance et gaieté. Messe de minuit s'ouvre sur un accord hespéridé, qui évoque ces oranges, qui, véritables cadeaux, garnissaient les tables; quelques notes à l'âcreté agréable esquissent les allumettes grattées pour enflammer le papier, qui, nécessairement, emballait les agrumes et qui, depuis trop longtemps, ne s'envole plus. Cette sensation olfactive est fugace. En un instant, l'encens puissant domine et s'impose. L'enfant, qui il y a peu jouait, est agenouillé, curieux et étourdi, dans une église assourdie par les orgues. Un accord linéaire et entêtant d'encens, de labdanum et de patchouli recrée cette atmosphère bienheureuse et solennelle d'une messe de minuit.

À cette solennité mi-profane, mi sacrée, Rei Kawakubo, inspirée de cérémonies religieuses ostentatoires, préfère avec Incense Avignon – un jus qui s'inscrit dans la rare et belle collection Incense de Comme des garçons – une grandeur austère, où un thuriféraire, dont l'encensoir libère, à l'excès, des fumerolles d'encens, qui imprègnent les murs, nus et impressionnants, d'une cathédrale. Seules quelques notes de vanille et de camomille adoucissent à peine ces volutes puissantes, qui nous plonge si ce n'est dans un état mystique, du moins dans une profonde dévotion. Incense Avignon impose le silence; et sa sacralité est si évidente, qu'il est peut-être l'intercesseur entre celui, ou celle, qui s'en parfume et Dieu?

À cette sacralité chrétienne, Wazamba, de Parfum d'Empire, oppose un encens païen, où le dieu invoqué est une idole; et le prêtre, une femme. Aux mortifications chrétiennes de la chair, Wazamba confronte un encens et une myrrhe sacrés aux essences de conifères et de bois de santal profanes; et ainsi divinise le corps. Et cette chair libérée et sublimée s'acidule, subrepticement, d'une pomme fraîche, qui adoucit une peau tentatrice, qu'un soleil écrasant burine.

Cet article est paru, sous le titre Volutes d'encens, dans le trimestriel Bilan Luxe, du 23 novembre 2011.

Une beauté au vitriol

Une beauté au vitriol, de Blaise-Alexandre Le Comte.

Serge Lutens aime la beauté des femmes. En esthète absolu, il les met en scène, les maquille et les photographie.

Les Salons du Palais Royal sont un lieu au raffinement exquis et à l'ordonnancement strict, que Serge Lutens a construit pour servir d'écrin à ses parfums, qui se déclinent en de sobres flacons rectangulaires ou en flacons cloches. La beauté est asexuée; aussi, ses parfums ne sont ni masculins, ni féminins. Certains hommes raffinés cèderont à la tentation de Rose de nuit ou de Datura noir, alors que certaines femmes androgynes se livreront à Fumerie turque ou au Vétiver oriental.

Avec Féminité du bois, sa première création, Serge Lutens, en 1992, rompt en profondeur avec les codes aseptisés et ternes de la parfumerie de l'époque. Ce boisé féminin initie une collection d'une petite trentaine de parfums, qui se décline de Muscs Koublaï Khän à Cuir mauresque, en passant par Tubéreuse criminelle et Bas de soie. Sans s'enfermer dans un style, Serge Lutens impose une tendance, qui exacerbe les notes olfactives pour créer des contrastes saisissants.

Facétieux et insaisissable, Serge Lutens avec sa dernière création, Vitriol d’œillet, s'adresse, sobrement, aux élégantes et aux hommes raffinés; cet œillet poudré d'une violette imperceptible laisse exploser des notes de poivres noir, rose et de Cayenne. Vitriol d’œillet est le parfum d'une colère froide et élégante. Si cette composition est une évocation évidente aux Dandies du dix-neuvième siècle, dont l’œillet est le symbole, Serge Lutens, qui aime la beauté des femmes contemporaines leur offre un Nécessaire de Beauté.

Et le terme Nécessaire est, ici, employé en son sens littéral: des poudres, des fards à paupières, des fards à lèvres et des laques pour les ongles, qui se déclinent en une palette restreinte de couleurs. Aucun camaïeu, car l'évidence de l'élégance impose des teintes classiques.

Fidèle à son esthétique en contraste, Serge Lutens désire un fond de Teint si fin, qu'il soit insoupçonnable et s'efface devant un regard rehaussé d'un fard à paupières en clair-obscur; ainsi fardée, seul l'iris des yeux brille et s'anime. Un tel regard, un peu froid, hypnotise; la sensualité s'esquissera avec un fard à lèvres aux teintes soutenues. Séductrice dangereuse, la femme osera Mise à mort et son rouge sang; classique, elle lui préfèrera la profondeur de Votre Sienne. Les élégantes lutensiennes se maquilleront, sans ostentation, pour être simplement belles.

Cet article est paru, sous le titre Lutens, sublimer le mystère, dans le trimestriel Bilan Luxe, du 23 novembre 2011.