Le Japonisme bouddhique

Modèle & photographe inconnus.

Modèle & photographe inconnus.

Je laissais, enfant, le musée d'ethnographie dans ses pénombres charmantes & poussiéreuses pour le retrouver, en fin de semaine dernière, défigurer de lumière & de modernité. Et je le conservais dans mes souvenirs comme une armure de samouraï, qui, violemment, surgissait de l'obscurité au détour d'un couloir pour m'effrayer; les retrouvailles sont japonaises encore, mais d'une perception si lisse, si convenue. Cette nouvelle architecture & cette scénographie contemporaine - éphémère, donc -, qui dénaturent les délices de mon enfance, imprégneront cette visite d'un sentiment de trahison.

Le thème de l'exposition, le japonisme, ne pouvait que me tenter. Il se proposait, au prétexte de l'opéra de Puccini, de filer la rencontre artistique entre un Occident décadent & un Japon finissant - celui de l'époque d'Edo. Si le prétexte est classique, l'ambition est séduisante. Mais, dès la première salle de ce labyrinthe muséal, une déception causée par la revendication d'un provincialisme écœurant à force d'être ressassé ad nauseam; en boucle, sur un écran, la logorrhée creuse de Nicolas Bouvier. Ce régionalisme, qui enserre la pensée, au lieu de l'émanciper, structure - hélas - cette exposition.

Une simple vitrine, ensuite, retrace la genèse de Madame Butterfly. Une caricature de Pierre Loti & un exemplaire de son Madame Chrysanthème borne les origines; cet orientaliste - fasciné d'Islam au point de s'y convertir - manqua sa rencontre avec un Japon, dont le raffinement contraste avec les vulgaires orientales. C'est cet échec, qu'il croque dans son carnet de voyage romancé; sans regret, il abandonne cet archipel et, sans remord, sa maîtresse, Madame Chrysanthème. Félix Regamey - un peintre obscure, j'y reviendrai - à l'audace de moraliser Pierre Loti, dans son Cahier rose de Madame Chrysanthème; réplique sans talent à des impressions décevantes, certes, mais sincères. Désireux d'une notoriété, ou d'une reconnaissance, Félix Regamey invente une suite à cette rupture; la délicate nipponne, délaissée, tente de se suicider. Et Pierre Loti serait un monstre, car Félix Regamey ignore que l'amour est douloureux, nécessairement. Le succès de librairie de ces textes incita Giacomo Puccini à reprendre l'intrigue de cette liaison malheureuse & à la rendre plus bancale, plus pathétique, en donnant un bâtard à Madame Chrysanthème, qui devient, ainsi, Madame Butterfly.

La salle suivante - dans l'ordre décousu de ma visite - nous impose encore la médiocrité de Félix Regamey. À cette occasion, le plumitif se fait peintre; accompagnant Émile Guimet, lors d'un de ses voyages au Japon, cet illustrateur s'est efforcé laborieusement de saisir, à la façon d'un photographe, des scènes de la vie monastique. La platitude & la morosité de ses toiles, si étrangères à l'esthétique japonaise, laissent songeur quant à leur profusion dans cette exposition - une dizaine. L'effet encore d'une crise de provincialisme? Peut-être. Quoi qu'il en soit, dans cette succession de japoniaiserie - néologisme, si pénétrant, de Champfleury -, je renonce pour me concentrer sur les seuls objets authentiques. Et le charme opère.

Temple Iyamitsu, à Nikko.

Temple Iyamitsu, à Nikko.

Dans une semi-obscurité, qui crée une atmosphère apaisante, s'accumulent des objets liturgiques, ou de cultes, des fragments architecturaux, qui saisissent le raffinement d'une civilisation que de rares esthètes occidentaux assimilent. Et le regard se perd, la concentration se dissipe, seules des impressions demeurent. La délicatesse d'une bannière liturgique, dite aux trois mauves, contraste avec les six portes en bois sculpté, qui, aujourd'hui, nous écrasent, mais qui, à l'époque, fermaient les mausolées des shoguns. Encore, deux panneaux aux lions - unique vestige du temple Zojo-ji, que l'invasion américaine détruisit - se répondent en vis-à-vis; peut-être gardent-ils les sobres kesas de soie? À moins qu'ils ne nous protègent de ce Maître cornu - Tsuno Daishi -, qu'un artiste figea en encre & or sur une soie diaphane. La figure d'autres objets, rectilignes & courbes, imprègnent encore ma rétine. J'y reviendrai, peut-être.

Le Bouddhisme de Madame Butterfly, ou le Japonisme bouddhique, du 9 septembre 2015 au 10 janvier 2016, Musée d'ethnographie, Boulevard Carl Vogt 65-67, 1205 Genève.