O-Kita, l'insaisissable

O-kita, par Utamaro.

O-kita, par Utamaro.

Dans mon esprit déréglé une multitude d'images idéales & obscènes s'entrechoquent & se déroulent à la façon du cinématographe. Ces projections aléatoires de galeries anachroniques de femmes interlopes m'instillent la nostalgie d'époques évanouies, notamment, - celle de Weimar, où la séduction est ambiguë & artificielle; - celle des premiers daguerréotypes pornographiques aux nudités lubriques, ou; - celle, encore, de japonaises stylisées de la fin du dix-huitième siècle. De cette dernière série, qui entremêle oiran, courtisanes & jeunes filles chastes, se dégage une figure singulière, celle d'O-Kita.

Cette beauté, qui, à en croire la rumeur, obséda le peintre Utamaro exerçait dans une maison de thé d'Edo. Son amant en grave un portrait, où la pâleur de son teint esquisse une sophistication troublante; l'inclination du visage, ses lèvres, suggèrent, elles, la soumission absolue d'une innocence. Mais ne pas se fier aux apparences. Cette jeune fille de seize ans n'a ni la naïveté ni la pureté d'une enfant; éthérée, elle ne l'est pas davantage. Elle est femme, absolument. Et cette liaison impossible entre l'artiste & la putain, le réalisateur Kenji Mizoguchi l'évoque dans Cinq femmes autour d'Utamaro. La passion de l'homme est sans retour; O-Kita, pour son malheur, en aime un autre, Shozaburo. Séducteur intempérant, il ne cesse de la tromper, de la délaisser. D'une scène l'autre, elle s'effondre; O-Kita, qui ne peut se réduire «à sourire & souffrir», poignarde les amants adultères. Utamaro ne le reverra plus.

Les trois beautés, par Utamaro.

Les trois beautés, par Utamaro.

Le manque de ce corps parfait rend l'artiste obsessionnel; il ne cessera, dès lors, de le représenter comme pour le posséder, encore & encore. Sublime hommage, il croque O-Kita, en kimono noir, dans une composition - Les trois Beautés - entre O-Hisa & Toyohina - une geisha irrésistible. Cette estampe est la quintessence de l'éphémère; elle saisit une beauté, qui s'évanouira en un instant. Elle croque des vanités illusoires & distille un désir, qui se corrompra nécessairement. Et Utamaro, en intime du quartier Yoshiwara - celui des bordels -, suggère le tragique sublime de ce monde flottant.