Le Miroir du désir

Sans titre, d'un graveur inconnu.

Sans titre, d'un graveur inconnu.

Au prétexte d'un récent séjour parisien, j'ai cédé à mes attirances japonaises. Le musée Guimet propose, en effet, une rétrospective - la première en France - du travail de Nobuyoshi Araki et, aux étages, une recension d'estampes, qui saisissent des corps de femmes. S'attarder quelques instants sur ce Miroir du désir.

L'esthétique japonisante, qui sublime les lignes féminines, m'attire irrésistiblement depuis longtemps; aussi, collectionner & me confronter à ces gravures me fit pressentir une évidence, que je ne peux articuler - encore maintenant - que très maladroitement. L'atmosphère, qui se dégage de ces œuvres, crée une tension qui oscille entre sophistication & dépouillement, entre élégance & animalité, entre subtilité & crudité; elles incarnent littéralement une perfection déchue en nos sociétés, qui - héritières d'un judéo-christianisme mortifère -, briment nos instincts primaires, primitifs, jusqu'à les renier.

Cette tension, l'exposition la saisit. Ainsi, dans une rotonde, qui surplombe une bibliothèque abyssale, plongée dans une pénombre artificielle, le curieux dénude impudique des femmes aux mœurs légères, aux corps souples, à l'innocence animale. Ainsi, d'une rivière Samida, aménagée en gynécée archétypique, aux méandres du Yoshiwara - et ses étalages de chairs fraîches & putrides - le regard masculin, au gré de l'accrochage, dépouille la féminité de ses élégances, de ses pudeurs, pour la réduire à la simplicité naturelle des ama, ces femmes de la mer à la beauté païenne, que seul un regard occidental pervers érotisa. Mais cette innocence originelle contraste brutalement avec la sophistication cruelle, qui impose aux amants de jouir en silence. Des cartouches aux termes obscènes - poésie des corps frénétiques - suggèrent l'intensité de l'extase d'une femme à l'extrême limite de la jouissance. Les râles se devinent encore, mais la décence - ou l'indécence? - des codes graphiques interdisent de saisir les pleurs & les cris du plaisir; la maîtresse, dans un suprême effort, mord un mouchoir, ou l'étoffe du lit, pour se tétaniser dans un silence sépulcral. L'animalité du corps, ainsi dressé, est d'une rare beauté.

Le Miroir du désir, ou images de femmes dans l'estampe japonaise, du 6 juillet au 10 octobre 2016, au Musée Guimet, Place d'Iéna 6, 75016 Paris.