Le Lézard noir

Miwa, in Le Lézard noir.

Miwa, in Le Lézard noir.

Si la série des Hercule Poirot, d’Agatha Christie, m’attire depuis mon enfance, le genre policier m’ennuie. Je confesse - une dernière fois - m’être confronté à ce roman de Ranpo Edogawa pour entrevoir ce qui séduisit Yukio Mishima. Le livre achevé, mes réticences se confirment. L’écriture - une faiblesse de traduction? - est un peu bâclée. La chute - nécessairement morale - est évidente & les actions, qui y conduisent, s’enchaînent dans un chaos invraisemblable. Et malgré ces tares - pour moi, rédhibitoires - ce polar attira l’exigeant Yukio Mishima qui, en 1961, l’adapta au théâtre avant de jouer, sept ans plus tard, un rôle secondaire dans la version cinématographique de Kinji Fukasaku.

À l’évidence, ni la qualité de l’intrigue ni celle du style n’expliquent cette attirance. Elle doit donc résider dans une atmosphère. Celle - peut-être? - d’une androgynie latente, d’une incessante confusion des genres, qui devait faire écho aux obsessions esthétiques & érotiques de Yukio Mishima. Sous les traits sensuels de cette cambrioleuse romanesque, Miwa - l’égérie inaccessible de Yukio Mishima - se devine; ses tentations homosexuelles, aussi.

Si j’imagine, donc, que l’ambiguïté des corps, qu’instille Ranpo Edogawa, fascina Yukio Mishima, je fus, quant à moi, intrigué - dans les derniers chapitres du récit - par l’esquisse d’un cabinet de curiosités singulier. L’intrigue complexe n’est qu’un prétexte; ne pas s’y attarder. Ainsi, certain d’avoir triomphé, le Lézard noir entr’ouvrit les portes de ses collections étranges à sa victime, Mademoiselle Sanae. Dans ce souterrain anxiogène, mais raffiné, s’amoncellent une série impressionnante de diamants & de pierres précieuses, qui - capharnaüm construit - s’entremêlent à «de vieilles peintures, [à] des statues bouddhiques», mais aussi à des sculptures d’un Occident ancien & à des «objets d’arts antiques». Curieuse éclairée, le lézard noir égraine ses bizarreries.

Mais ce studiolo n’est que l’antichambre d’une collection d’une rare monstruosité. Au détour d’un couloir, quatre corps à la beauté parfaite sont exposés. Ni de marbre ni de cire, mais de chair. Le Lézard noir, cette esthète morbide, s’enorgueillit de saisir la jeunesse & la perfection des corps en les figeant par une thanatopraxie avant-gardiste, qui conserve «pour l’éternité [la] beauté qui se serait évanouie avec le temps». Le Beau est cruel. Et le Lézard noir, réifiant ses modèles, les enferme vivants dans des cages de fer jusqu’à l’instant de la vivisection. Mademoiselle Sanae - elle le sait - doit être le chef d’œuvre d’une collection singulière.

Et si Yukio Mishima, obsédé par Miwa, fut à l’évidence attiré par un roman, qui, sans cesse flirte avec l’androgynie, j’y découvre l’esquisse d’un cabinet tératologique que le romancier - amer regret - a avorté. Se confronter un jour - peut-être? - à cette ébauche.

Le Lézard noir, Ranpo Edogawa, 1929 ; titre originel, Kuro-takage.