La Mort de Radiguet

Le Vampire de l'opium, d'Albert Matignon.

Le Vampire de l'opium, d'Albert Matignon.

L’objet est singulier. Sa forme si brève invita l’éditeur à flanquer la traduction du texte original. Les idéogrammes, qui s’alignent de droite à gauche, de haut en bas, impriment une élégance mélancolique à l’ensemble; ils s’harmonisent, ainsi, à l’atmosphère d’un récit d’une singulière étrangeté.

Le sens de cette nouvelle est incompréhensible. Et l’auteur n’en livre aucune clef. Au contraire, il nous égare. S’il s’efforce - impression de style - de nous livrer une observation détaillée - clinique, presque - des derniers instants d’un écrivain, il déstabilise cette précision d’un exergue ambigu: «Ceci est une fausse biographie qui a toutes les apparences du Vrai».

Ni fiction ni biographie. Qu’est-ce donc que cette Mort de Radiguet? Le texte nous guide - peut-être? - vers une réflexion existentielle. Non au sens courant du terme, mais dans une acception plus métaphysique. Un paragraphe met en résonance l’ensemble. Jean Cocteau s’adressant à son jeune amant: « Écrire un tel roman - Le Bal du comte d’Orgel - à vingt ans, c’est une redoutable trahison envers la vie. C’est aussi le signe [du mépris de] ses lois. Plus âgé que toi, j’ai pu voir quelle vengeance cruelle la nature exerce contre ceux qui enfreignent ces lois. La vie, c’est la danse de l’équilibriste sur sa corde».

Écrivain prométhéen, Raymond Radiguet devait payer son talent de sa vie et, ainsi, rétablir l’équilibre - la médiocrité, donc - de règles, qui nous dépassent, mais qui, inexorables, s’imposent à nous. La multitude considère que s’y résigner, s’y soumettre, c’est être sage; l’artiste - marginal, nécessairement - préfère la folie. Mais cela Jean Cocteau ne le comprit que plus tard. Abîmé dans les torpeurs de l’opium pour voiler la souffrance du deuil, de l’amour perdu, il devina que «la sagesse, c’est être fou lorsque les circonstances en valent la peine».

La Mort de Radiguet, Yukio Mishima, Gallimard, 2012; titre originel, Radige no shi, 1953.