Yukoku, ou rites d'amour & de mort

Extrait de Yūkoku, de Yukio Mishima.

Extrait de Yūkoku, de Yukio Mishima.

L’esthétique & l’atmosphère de ce film sidèrent. Elles exacerbent les tensions érotiques de corps sublimes & tragiques. Yūkoku est une fulgurance; le condensé d’une nouvelle, Togoku, qui, écrite en 1961, s’égarait encore en des considérations politiques accessoires. Entre ces deux œuvres, cinq ans. Le temps nécessaire de dépouiller une pensée corsetée encore; de l’affiner, donc.

Embryonnaire & confus, Togoku est l’esquisse d’une obsession latente, celle du suicide rituel. Comme si pour appréhender - accepter, donc - la brutalité du seppuku, Yukio Mishima devait encore le transcender, lui imprimer un sens, qu’il croit entrevoir dans une tradition décadente, si ce n’est déchue. En adaptant cette nouvelle au cinématographe, en 1966, l’écrivain révèle que le fil du temps l’émancipa des scories morales & sociales. Yūkoku est une construction amorale - esthétique, donc - des corps; le contexte politique y est réduit à une contingence narrative.

Nous sommes en 1936. Un coup d’état militaire - l’incident du 26 février - échoue. Le jeune officier Takeyama - le double de Yukio Mishima - est l’un des conjurés. Défait, l’honneur lui impose le suicide; sa fiancée, Reiko, décide de le suivre, par amour, dans la mort. Aucune soumission domestique; et le déroulement de la pellicule le trahit. Une scénographie dépouillée, à la façon du théâtre Nō, nous confronte sans concession ni respiration aux cimaises de l’amour & à celles de la mort. À cet égard, notamment, le sous-titre, The Rites of love and death, est sans ambiguïté; comme l’absence de dialogue. Le seul fond sonore de la pellicule, le Liebestod, de Tristan und Isolde. Singulière référence wagnérienne.

Les cinq actes, entrecoupés seulement d’intertitres manuscrits, se succèdent inéluctables. La narration importe peu; elle tend, inexorable, aux suicides des amants, comme l’œuvre de Yukio Mishima tendit - inconsciemment, peut-être - à la vaine insurrection du 25 novembre 1970, dont l’échec était la condition nécessaire du seppuku.

Car, à en croire Marguerite Yourcenar, «la mort si préméditée de Mishima est l’une de ses œuvres». Cette thèse initiale, si lucide, qui introduit Mishima, ou la Vision du vide, s’affine; et de comprendre, au fil des pages, son suicide rituel non comme l’une de ses œuvres, mais comme son chef-d’œuvre - au sens originel. La nécessaire maîtrise d’une telle ambition ne pouvait s’acquérir qu’en d’innombrables répétitions. L’œuvre littéraire est cet entraînement. D’une lecture contemporaine du Hagakuré - Le Japon moderne & l’éthique de samouraï - à une découverte de l’essence de la chair - Le Soleil & l’Acier -, Yukio Mishima appréhende la destruction d’un corps qu’il façonne quotidiennement. Et dans cette perspective, Yūkoku est l’ultime répétition, qui, dans une esthétique radicale, transcende la trivialité de la vie.

Yūkoku, ou rites d’amour & de mort, Yukio Mishima, 1966.