L'École de la chair

Modèle inconnu, par Hajime Sawatari.

Modèle inconnu, par Hajime Sawatari.

L’École de la chair, œuvre secondaire dans la bibliographie de Yukio Mishima, est méconnu. À tort. Ce récit, qui déséduque plus qu’il n’initie, est d’une écriture élégante; il trahit aussi certaines obsessions - l’inversion & le déclassement, notamment - qui structurent l’esthétique de l’écrivain. Ainsi, le roman débute à l’instant de la vie d’une femme - Taéko -, qui, lassée & déçue, désire confusément se confronter à un corps brut - sincère, car dépouillé des convenances sociales. Elle pressent qu’une intimité primaire l’émancipera parfaitement d’une éducation aristocratique - qu’une occupation américaine ridiculise. Et sous une légèreté factice, tout s’entrechoque dans l’esprit de Taéko. Comme tout se confond sous la plume de Yukio Mishima, qui, disséquant la vanité des épidermes, observe, en parallèle, la décomposition d’un amour - ou de ses illusions trompeuses?

Sa fascination de corps virils & tendus - bestiaux, donc - la livre à d’éphémères amants, mais - «pas assez sauvages» - leurs successions décevantes impriment une «profonde désolation». Maîtresse de soi, Taéko ne veut plus s’en contenter. Au hasard d’une soirée entre amies - les Beautés Toshima -, dans un club d’invertis - Le Hyacinthe -, elle rencontre un jeune homme à la beauté païenne. Sa «force grossière & sauvage» l’attire irrémédiablement, mais héritière de traditions - qui la tétanisent, encore - Taéko s’interdit de sombrer.

Un éclair de pureté déchire le regard de cet homme souillé; la femme s’y abîmera.

Mais - pudeur ou lâcheté? - Taéko veut donner un sens à cette liaison. Elle prétend extraire Senkitchi de la fange. Aucune abnégation. Volonté égoïste, qui trahit son désir «d’écraser, de réduire à néant [cet] indomptable orgueil, apanage unique du monde de la chair & de l’ombre». Elle y parvient; l’amant terrible est dompté. Et l’ennui s’insinue insidieux, dès la passion assassinée. Un ennui plus désertique encore que les désillusions précédentes; Taéko s’est livrée, à son insu, à l’indifférence de Senkitchi.

Et celle qui prétendait élever s’abaissa. Dans la routine d’un concubinage, elle ne cessa impuissante d’osciller entre jalousie & ivresse éthylique - pour la femme délaissée, «l’alcool est vraiment de l’alcool, elle y cherche un espoir» - de se heurter à d’interminables attentes & de s’humilier en des liaisons quelconques, qui devaient estomper - le croyait-elle - cet amant indélébile. La chute est cruelle. La marionnettiste comprend, crûment, qu’elle ne fut que la marionnette d’un jeune homme impavide, qui, à l’école de la vie, avait appris la nécessité & la manière de travestir ses émotions, ses sentiments. Broyée, Taéko - en une phrase, la dernière - fut parfaitement déséduquée. Et la sérénité succéda à la chair.

L'École de la chair, Yukio Mishima, Gallimard, 1963; titre originel, Nikutai no gakko.