Le Portrait de Dorian Gray

Madame, ou le chandelier moderne, d'Alfred Kubin

Madame, ou le chandelier moderne, d'Alfred Kubin

La séduction mortifère du Portrait de Dorian Gray opéra sur mes sens, et mon esprit, dès la première rencontre. Si Dorian aimait à collectionner À rebours, dont «il fit venir de Paris jusqu'à neuf exemplaires de l'édition originale; et, par des reliures de tons différents, il tenta de les assortir à ses diverses humeurs, aux caprices changeant de sa sensibilité», j'aime à collectionner les différentes éditions, anglaises & françaises, du chef d'œuvre d'Oscar Wilde. Et il n'est pas une saison, où je ne lise ce roman, qui m'attira irrésistiblement, m'initia au beau, influença ma morale & façonna, irrémédiablement, mon esthétique.

Cet attachement pour ce roman, parfois, m'interroge; il ne peut résider dans sa structure narrative, certes intelligente, mais prévisible. Oscar Wilde, en effet, comme pour se débarrasser d'un récit prétexte, nous dévoile, sans mystère, l'intrigue - la jalousie de Dorian Gray contre l'inaltérable beauté de son double pictural - & ne déguise qu'à peine sa conclusion.

Dans l'atelier du peintre Hallward, confronté à la beauté de son image - qui, elle, est incorruptible - Dorian Gray veut «rester toujours jeune» & que se soit «au portrait de vieillir». Il veut, innocent encore, tout sacrifier, son âme même, pour que cela soit ainsi. Sa rupture avec Sybil Vane, et son suicide, lui révèle, presque instantanément, que la beauté, seule, du tableau s'altérera; pas la sienne. L'inexorable dénouement se devine. Et la fascination, me semble-t-il, ne peut naître d'une intrigue au fantastique si simple; certes, sa chute peut surprendre, même si les gradations - non, les dégradations -, qui succédèrent à l'altération première, l'annonce dans d'adroites répétitions. La puissance vénéneuse du Portrait de Dorian Gray réside, donc, ailleurs.

Lord Henry Wotton est l'être fascinant de ce roman; il est une espèce de deus ex machina, qui, insidieusement, distille son amoralité dans l'esprit, dans les veines, de son objet de vivisection, Dorian Gray. Ses paroles, d'abord, initièrent Dorian, qui, jusqu'à cette rencontre, était inconscient de sa beauté; Lord Henry acheva son éducation en abandonnant, presque négligemment, sur un «petit guéridon octogonal aux reflets de perle, un livre à couverture jaune, au titre un peu déchiré, aux tranches défraîchies». Dorian Gray rencontra, ainsi, À rebours; et, il «ne put s'arracher à l'influence de ce livre».

Joris-Karl Huysmans rédige un manifeste d'esthétique; Oscar Wilde, un essai de morale. C'est dans cette subtile & imperceptible nuance, que réside la puissance de ce livre empoisonné, où un sensualisme absolu se définit, par touches impressionnistes, au fil des pages.

Le Portrait de Dorian Gray, Oscar Wilde, 1890.