Le Dandy

Dorian Gray, par Otto Verhagen.

Dorian Gray, par Otto Verhagen.

Suite à la parution de la chronique, Dandies, il y a quelques semaines, je souhaitais consacrer un billet aux personnages antiques, que Charles Baudelaire, notamment, considéra comme des Dandies précurseurs. En rédigeant cette note, je me suis aperçu qu'elle risquait d'être incomprise, si elle ne s'articulait pas autour, non d'une définition, mais d'une théorie précise du dandysme. Je me dois, en effet, de m'imposer une certaine rigueur; je reproche, si souvent, l'ignorance en ce domaine de nombreux plumitifs pour ne pas, comme eux, me compromettre en des affirmations infondées.

Aussi, je décidai de construire cette réflexion sur le neuvième chapitre du Peintre de la vie moderne, où Charles Baudelaire, au prétexte d'étudier les travaux de Constantin Guys, élabore son esthétique, celle de la modernité. Ainsi, entre un Éloge du maquillage & un Croquis de mœurs, Charles Baudelaire y esquisse, sans concession aux tendances, une théorie dandy. Ce traitement ancre le Dandy dans la modernité; et le pérennise. Cette double perspective m'incite à penser que le texte de Charles Baudelaire dépasse Du dandysme & de George Brummell, de Jules Barbey d'Aurevilly, qui, en hagiographe, a simplement, mais si élégamment, extrait les traits de caractère du Prince des Dandies; mais seul, Le Dandy baudelairien théorise cette «institution vague, aussi bizarre que le duel».

Une précision encore. La densité de ce texte impose, pour l'appréhender précisément, de le sectionner & d'en isoler les principes. Ceux qui cadrent le dandysme, l'intemporalité & l'universalité; ceux qui le structurent, l'éthique & l'obéissance.

L'intemporalité, d'abord. Les Dandies peuvent être, ainsi que les Mignons, les Incroyables ou, plus récemment, les Garçonnes, réduits à un simple phénomène de mode, nécessairement éphémère. Ainsi considérés, il n'y a qu'un intérêt historique de les étudier. Mais les Dandies débordent de ce cadre exigu. Ils incarnent un mouvement complexe, qui ne cesse de fasciner. Charles Baudelaire, en théoricien inscrit la figure du Dandy, d'une part, dans le contemporain, c'est-à-dire dans le fugace, en lui consacrant un chapitre entier du Peintre de la vie moderne, mais, d'autre part, il s'attache, au sein de ce chapitre, à éterniser cet éphémère, notamment en refusant la caricature balzacienne, qui, dans le Traité de la vie élégante, réifie le Dandy en «un meuble de boudoir, un mannequin extrêmement ingénieux, qui peut se poser sur un cheval ou sur un canapé». Le Dandy baudelairien, au contraire, est de cette race d'hommes, qui «jouira toujours, dans tous les temps, d'une physionomie distincte, tout à fait à part». La race des Dandies est, donc, séculaire; «César, Catilina, Alcibiade [en] fournissent des types éclatants». Jules Barbey d'Aurevilly, dans Du dandysme & de George Brummell, conforte l'idée de la permanence en y intégrant une seconde partie, Un Dandy d'avant les Dandies, consacrée au duc de Lauzun; espèce de Dandy du dix-septième siècle.

Si l'institution du dandysme est intemporelle, elle n'est, en revanche, qu'accidentelle. Charles Baudelaire la limite «aux périodes transitoires, où la démocratie n'est pas encore toute-puissante, où l'aristocratie n'est que partiellement chancelante & avilie»; et là, Charles Baudelaire, en contemporain d'une société, où émerge le populisme démocratique, s'embrouille un peu au risque de contredire ses références antiques. Il convient, donc, pour ne pas dénaturer l'esprit du texte de considérer, indépendamment du régime politique, les Dandies comme la descendance de la décadence ou - et cela me semble plus convainquant - comme une tentative de régénération de l'aristocratie en son sens étymologique.

L'universalité, ensuite. Si les Dandies sont intemporels, alors ils sont divers, nécessairement. Chaque siècle dicte ses modes, ses croyances & ses usages. Il serait insensé de prétendre les calquer à l'identique sur des personnages, si divers, que le duc de Lauzun ou George Brummell, que Dorian Gray ou Alcibiade. Cette évidence ridiculise, d'ailleurs, ceux qui, aujourd'hui, singent les Dandies en affectant de s'habiller à la mode, mais à celle du dix-neuvième siècle. Seuls les principes sont immuables d'un siècle l'autre; pas le maintien. Et cette rémanence de caractère - propre à l'orgueil humain - se retrouve dans la Rome de César ou de Catilina, la Grèce d'Alcibiade, l'Angleterre de Beau Brummell, la France de Charles Baudelaire - un pur Dandy - et, à en croire de Chateaubriand, «dans les forêts & au bord des lacs du Nouveau-Monde». Le dandysme est, donc, catholique; c'est un universalisme.

L'éthique, encore. Ni l'apparence ni l'argent n'animent le Dandy. Son prétendu «goût immodéré de la toilette & de l'élégance matérielle» n'est «qu'un symbole de la supériorité aristocratique de son esprit»; et si le Dandy a un besoin d'argent conséquent, il n'y aspire pas «comme à une chose essentielle». Au contraire, il s'en détache jusqu'à abandonner, indifférent, «cette grossière passion aux mortels vulgaires». Ainsi compris, le Dandy est un ascète luxueux, qui renonce à la possession - «un crédit indéfini pourrait lui suffire» -, qui se distingue par «la perfection de sa toilette d'une simplicité absolue» et qui se soumet à des valeurs, que ni «le travail ni l'argent ne peuvent conférer». Et de ce renoncement matérialiste, Charles Baudelaire de prétendre que «le dandysme confine au spiritualisme & au stoïcisme».

L'idée d'un sacerdoce dandy peut surprendre. Le Dandy vit, pourtant, à la façon d'un anachorète, mais d'un anachorète singulier, qui renonce à la solitude pour s'insérer à la marge dans la société. Si se marginaliser est une forme d'isolement, ce processus révèle, aussi, l’ambiguïté du dandysme. Si un Jean des Esseintes se cloître à Fontenay, il est une exception; les Dandies vivent rarement retranchés d'une société, dont le regard est nécessaire - vital, presque - à leur existence. Contradiction encore, cette nécessité est mortifère & confronte, sans cesse, le Dandy à un douloureux antagonisme, qu'il supporte, en stoïcien, «comme le Lacédémonien, la morsure du renard».

Si le Dandy se livre au monde, c'est selon ses règles. Il méprise trop la masse pour se plier à ses diktats. Et s'il est insoumis, le Dandy n'est pas subversif. Il ne désire pas renverser l'ordre établi, mais en jouer; le détourner, à peine. Le Dandy est étranger à la provocation, qu'il juge vulgaire; il se distingue en prenant «plaisir d'étonner & satisfaction orgueilleuse de ne jamais être étonné». Et cette exigence, si simple en apparence, impose une maîtrise des codes sociaux & des instincts humains. Cette rigueur et cette frigidité émotionnelle esquissent, seules, le Dandy.

Pour se dompter, le Dandy s'impose rigueur & sobriété dans son maintien; dans cette affectation vestimentaire, ses dupes - vexées, sans doute, et envieuses, peut-être - y voient, par vengeance, qu'une superficielle vanité. Et elles se trompent. Les «conditions matérielles compliquées auxquelles les Dandies se soumettent, notamment la toilette irréprochable, ne sont qu'une gymnastique propre à fortifier la volonté & discipliner l'âme». La discipline appelle l'obéissance, nécessairement. Charles Baudelaire de constater que l'idéal dandy ne s'atteint qu'au prix d'une soumission à des «lois rigoureuses», qui ne sont ni écrites ni figées. Le dandysme ne se fonde, donc, sur aucun écrit, ni théologique ni philosophique; sinon, comme le souligne Jules Barbey d'Aurevilly, «serait Dandy qui voudrait; ce serait une prescription à suivre, voilà tout». Et le Dandy ne peut être qu'un individu élevé - donc rare -, qui, d'instinct, saisit le vulgaire & le laid pour s'en distancer et, ainsi, en rupture avec un naturalisme infécond, tendre au sublime. Son seul maître.

Le Dandy, in Le Peintre de la vie moderne, Charles Baudelaire, 1863.