Monsieur de Phocas

«Et cadet interfectus in medio vestriet scietis quia ego sum Dominus». Ezéchiel, 6-7.

Introduction à l'extase, de Carel de Nerée tot Babberich.

Introduction à l'extase, de Carel de Nerée tot Babberich.

Rédigé sous la forme d'un journal intime, Monsieur de Phocas - roman négligé, à tort - s'inscrit dans un corpus de la décadence; triptyque constitué, aussi, d'À rebours & du Portrait de Dorian Gray. Cette généalogie peut paraître artificielle; l'académisme stérile la rejettera, certainement. De l'esprit de ces œuvres, pourtant, il se dégage, non une cohérence, mais une nécessité. Synthétiser en une chronique ces étranges, ces subtiles, correspondances est impossible, je le crains. Et je m'y refuse au risque, sinon, de bâcler.

En notes liminaires d'une série de chroniques - que j'espère -, seule la correspondance la plus évidente, l'incarnation de Dorian Gray. Dans son Portrait, Oscar Wilde est, avec élégance, dans l'allusion, dans l'ellipse; il répugne à l'explicite. Un sous-entendu permanent. Les tourments, les vicissitudes, de Dorian Gray se devinent, seulement, en détaillant les stigmates de son portrait. L'hyper-esthétisation - un barbarisme, hélas - de ce récit dissimule les fissures, maquilles les lézardes. Jean Lorrain, au contraire, se confronte, presque crûment, à la déchéance du corps, à la laideur des actes, à la pourriture des vices. Et de cette sublimation se dégage, comme le lui écrit son ami J.-K. Huysmans, des «odorantes saumures dans lesquelles marine l'âme de Monsieur de Phocas. Tous les au-delà de la chair exténuée & ses vices pourtant si courts s'incarnent en ce mystérieux être». Lire, imprégné de ces relents, les carnets du duc de Fréneuse - Monsieur de Phocas, donc - s'est décrypter, un peu, l'épuisement de l'opiomane Gray livré, en fasciste de la beauté, à sa tyrannie. Cela pourrait être un simple hasard narratif.

La coïncidence se prémédite, pourtant, de similitudes troublantes. Dans un désordre construit. L'obsession d'un inaccessible corsète l'existence de ces Dandies; pour le duc, un regard particulier - celui d'Astarté -, pour le lord, la soumission au pouvoir d'une beauté despotique. Et l'obsession inexorablement avilit ces êtres; elle les dégrade d'autant plus efficacement, qu'elle s'anime, non d'une pulsion instinctive, mais d'une mécanique complexe.

Construction esthétique, qui se cristallise dans la fascination d'À rebours, manifeste décadent indépassable. Si Dorian Gray ne put «pendant des années s'arracher à l'influence de ce livre» - si, plus exactement, peut-être, «il n'essaya jamais de s'y soustraire» -, l'empreinte de Jean des Esseintes sur le duc de Fréneuse est plus subtile. Jean Lorrain l'esquisse d'allusions, de détails physiques & d'adroits détournements littéraires. Et les similitudes s'imposent d'évidence dans les figures des peintres.

Ethal, peintre infécond, est un artiste prolixe en œuvres particulières; il délaissa, donc, les pinceaux pour structurer des bustes vivants & des scènes réelles. Ses modèles sont ses œuvres, non des prétextes d'études; Ethal les entretient dans leurs instincts, les fige dans leurs vices & exacerbe, sinon déclenche, leurs maladies. Sa perfection esthétique: une beauté phtisique ou le regard d'un enfant meurtrier. Et le duc de Fréneuse, à son insu, n'est qu'un plâtre dans cette galerie de lesbiennes, de pédérastes, d'incestueux & de putains. En contre-pied parfait, Basile Hallward, peintre besogneux, certes, sait extraire, pourtant, - saisir - la beauté de ses sujets; singulièrement celle de Dorian Gray. Si opposés dans leur idéal, ces artistes se confondent en ce qu'ils sont les révélateurs - et rien d'autre - des obsessions de leur modèle. Sans eux, aucune transgression de l'ultime interdit: la prohibition du meurtre.

L'homicide - celui des peintres, nécessairement - se veut thérapeutique; candides ou dupes de soi, et le duc de Fréneuse et Dorian Gray croient - espèrent? - se guérir en éliminant - ils l'ignorent, encore - non la cause, mais un symptôme de leur mal incurable. Le meurtre consommé livre, après un illusoire répit, les assassins à une insomnie perpétuelle; Caïns décadents, il ne leur reste - leur obsession intacte - que le suicide.

Monsieur de Phocas,, Jean Lorrain, 1901.