Du dandysme & de George Brummell

«Il est plus difficile de plaire aux gens de sang-froid que d'être aimé de quelques âmes de feu», Le Traité de la princesse.

Dorian Gray, par Otto Verhagen.

Dorian Gray, par Otto Verhagen.

Cette hagiographie de George Brummell - prétexte à une digression dandy - s'ouvre sur un éloge de la vanité, qui, vertu si anglaise, suggère à l'essayiste que le dandysme est anglais, intrinsèquement & exclusivement; opposition à la théorie baudelairienne de l'universalité dandy. Ainsi, l'anglomanie, qui affecte la France, ne peut, à en croire Jules Barbey d'Aurevilly, produire que des masques dandies.

Si limité déjà, Jules Barbey d'Aurevilly restreint encore l'objet de son étude, George Brummell. Celui-ci «ne fut qu'un Dandy» - ni écrivain, ni aristocrate, ni militaire, ni même prêtre -; ainsi «réduit à la seule force de ce qui le distingue, il s'éleva au rang d'une chose; il fut le Dandysme même». En peu de sections - quatre précisément - Jules Barbey d'Aurevilly corsète un dandysme nécessairement brummellien, c'est-à-dire lymphatique, frigide & indépassable. Presque paradoxal, l'essayiste d'égrainer ensuite des anecdotes, qui révèlent certains traits du dandysme, notamment celles du prince de Kaunitz - diplomate autrichien -, qui «pour donner à ses cheveux la nuance exacte passait dans une enfilade de salons dont il avait calculé la grandeur & le nombre de valets», qui «armés de houppes le poudraient seulement le temps qu'il passait». Le dandysme pourrait, donc, n'être ni anglais ni George Brummell, mais «une manière d'être, entièrement composée de nuances». L'esprit dandy est saisi.

Ces contradictions se trahissent dans la composition même de cette plaquette. Aux origines, elle se devait d'être une biographie; forme si ennuyeuse, où William Jesse, avant Jules Barbey d'Aurevilly, n'aboutit «qu'à une chronique timorée». Le Beau sera, donc, un prétexte à un essai sur l'élégance, sur le dandysme. Si l'élégance donna un très beau texte, publié, en 1843, dans le Moniteur de la mode, l'esquisse de cette étude - De l'élégance - si fine, fut jugée, par la rédaction, trop abstraite; et sa suite, abandonnée. La nécessité imposa, donc, à Jules Barbey d'Aurevilly de se concentrer sur le dandysme.

C'est avec finesse & légèreté, que l'écrivain dresse la généalogie de George Brummell, descendant des Beaux, si dix-huitième, et des Dandies archétypiques - le duc de Marlborough ou Bolingbroke; à cette ascendance, Jules Barbey d'Aurevilly interdit, après George Brummell, toute descendance. Le dandysme - rencontre hasardeuse d'un individu & d'une société ennuyée - serait infécond; et ce traité, une vanité «d'un fat, par un fat, à des fats».

Et si l'exil de Caen est traité, ce n'est pas avec l'impudeur de William Jesse, dans The life of George Brummell, mais avec cette finesse, qui révèle la distinction du Dandy dans la déchéance. Sa retraite de Londres est élégante; sa ruine, grandiose. Sans issue, l'exil est impassible. George Brummell néglige même de rencontrer le roi, lors de son passage; n'est-ce pas, comme il le dit, un jour, au colonel Mac-Mahon, lui qui l'a «fait ce qu'il est est». Si exilé, il n'a plus la prétention de le défaire, il a cette vanité de ne pas s'abaisser, de ne pas se défaire soi-même. Et c'est cela le dandysme.

Un dandy d'avant les Dandies
Cet appendice, qui complète la troisième édition du Dandysme & de George Brummell - celle de 1879 -, achève le cycle de réflexion dandy de Jules Barbey d'Aurevilly. Elle marque, si ce n'est une évolution, du moins une inflexion, dans la conception du dandysme aurevillien. Cette doctrine n'est plus un phénomène de mode purement anglais & réduit à une période restreinte; au contraire, ses dimensions intemporelles & universelles s'esquissent, après - il est vrai - que Charles Baudelaire, dans Le Dandy, a posé, en précurseur, ses principes.

Jules Barbey d'Aurevilly - paradoxal peut-être - s'appuie, à nouveau, sur un éloge de la vanité pour fonder une thèse inverse. Si trente ans plus tôt, il considéra la vanité, sinon purement anglaise, du moins exacerbée en Angleterre, avec sa biographie du duc de Lauzun, Jules Barbey d'Aurevilly observe que «le Dandysme a sa racine dans la nature humaine de tous les pays & de tous les temps». L'anglomanie du dandysme est, donc, un leurre; et le duc de Lauzun - archétype des Dandies non insulaire - «eut la vanité impitoyable, la vanité tigre des Dandies».

Cette inflexion aurevillienne se trahit, plus dans le choix du sujet, que de son traitement. Si Jules Barbey d'Aurevilly, pour son hagiographie de George Brummell, empila anecdotes, entretint une correspondance avec William Jesse, structura minutieusement son essai, pour son Dandy d'avant les Dandies, il se contenta d'une source unique - Les Mémoires de Mademoiselle de Montpensier - et, s'il ne bâcla pas cet appendice, il l'expédia en peu de chapitres. Au prétexte d'une intrigue amoureuse - non, maritale - entre le duc de Lauzun & la cousine germaine de Louis XIV, Jules Barbey d'Aurevilly dissèque les vanités humaines: - de l'orgueil, celui d'être aimé d'une puissante, - de la séduction construite, et - de la duplicité des sentiments.

Cette vanité, dont Jules Barbey d'Aurevilly, fait l'éloge en introduction de son essai, se cristallise dans les dernières lignes. À peine marié en secret, le duc de Lauzun d'asséner à son épouse amoureuse: «Henriette de Bourbon, ôte-moi mes bottes». Et cette chute - si aurevillienne dans le style -, blasphème au «plus fier roi qui ait jamais existé», dénoue une mécanique dandy, que sut, si élégamment & précisément, révéler l'essayiste.

Du dandysme & de George Brummell, Jules Barbey d'Aurevilly, 1845.