Du dandysme

Dorian Gray, par Otto Verhagen.

Dorian Gray, par Otto Verhagen.

Édité, à l'origine, dans Les Cahiers aurevilliens, en 1939, je découvris ce texte, si concis, au hasard d'une brocante. Son titre et sa couverture - camaïeu de violet - attirèrent mon regard; du texte & de son auteur, j'ignorais tout. L'objet en soi est plaisant; imprimé sur vergé Ingrid & illustré d'une simple gravure, je ne risquais pas, même si le texte devait être médiocre, de dépareiller ma bibliothèque. Aussi, je décidai, curieux, de craquer pour cet exemplaire, numéroté 340.

Confortablement installé dans mon cabinet, je parcourus, en quelques instants, la petite dizaine de pages de l'opuscule. Le style est sobre, élégant presque; la thèse, audacieuse. L'auteur, un écrivain normand, s'appuie - à l'évidence - sur l'essai de Jules Barbey d'Aurevilly, Du dandysme & de George Brummell, pour inscrire cette doctrine, si ce n'est l'y réduire, à une conservation des codes, de la fin du dix-huitième siècle, de l'aristocratie anglaise.

Si je méconnais Jean de La Varende, les quelques informations recueillies de-ci de-là, laissent entrevoir un auteur monarchiste; cet idéal, sans doute, biaise sa perception du dandysme, qu'il voudrait être le vestige d'une aristocratie déchue. S'égare-t-il? À l'évidence. Certes, Jean de La Varende fonde sa thèse sur une distinction - espère-t-il subtil - entre un dandysme artificiel & un dandysme naturel. À le croire, Jules Barbey d'Aurevilly n'aurait pas dépassé celui-là, c'est-à-dire qu'il n'aurait pu «atteindre au Dandy primordial». Il réduit, donc, George Brummell - et ses descendants - à une «imitation utilitaire». Et dans ces quelques lignes, qui tendent à synthétiser la pensée de cet essayiste, deux concepts, déjà, interrogent: dandysme naturel & imitation utilitaire.

Dandysme naturel. Cette notion, seule, induit une aporie. Le dandysme est une rupture avec le naturalisme, avec le naturel; il ne peut, donc, y avoir d'alternative entre dandysme naturel & artificiel. Le dandysme est construit, nécessairement; artificiel, donc. La tournure est maladroite. Et, sans doute, Jean de La Varende pensait à un dandysme originel; négligeant Le Dandy, de Charles Baudelaire, il se fourvoie encore. Le dandysme est une institution «très ancienne», qui remonte à l'antiquité romaine; le réduire à la seule aristocratie anglaise du dix-huitième siècle est un non-sens.

Imitation utilitaire. De prétendre que, pour s'élever socialement, George Brummell «en ajouta, se maquilla si fort, se costuma si bien, qu'il fut plus pair d'Angleterre que le duke lui-même» trahit une incompréhension de la mécanique du prince des Dandies et, avec lui, de ses disciples. Le Dandy est singulier; s'il maîtrise les codes, c'est pour les détourner, non pour les suivre. Seuls les snobs sont des suiveurs; les Dandies, des oseurs. D'imitation, il n'y en a pas. Et d'utilitarisme, pas plus. Le dandysme est un nihilisme, ce que semble méconnaître Jean de La Varende.

Et si la thèse de l'essai est invalide, il n'en reste pas moins que le style élégant, qui - instrument d'anthropologue - dissèque une aristocratie finissante, rend la lecture Du dandysme plaisante & érudite; une perle baroque, sans doute.

Du dandysme, Jean de La Varende, 1993. Édité originellement aux Cahiers aurevilliens, de juin 1939.