La Grandeur sans convictions

«Il n'y a que les esprits légers pour ne pas juger sur les apparences». Oscar Wilde.

Dorian Gray, par Otto Verhagen.

Dorian Gray, par Otto Verhagen.

En dix sections, cet essai traite, avec une certaine rigueur, le dandysme & les Dandies; l'essayiste, sans céder à la caricature, en évoque chaque aspect. De l'élégance vestimentaire aux perversions érotiques - si ce n'est pornographiques -, des errances politiques à l'ascèse stoïcienne, le dandysme est confronté, sans concession, aux mœurs d'une société, qu'il dérange & méprise.

Subjectif, se focaliser sur le huitième chapitre, La Chair & la Très-chère; subtil, ne pas réduire cette réflexion au sous-entendu putassier. Avec finesse, Marie-Christine Natta se confronte à la complexité des relations qu'entretiennent les Dandies avec les femmes & la féminité. Si l'auteur relève la misogynie schopenhauerrienne des Dandies, elle ne s'y attarde pas - ou si peu. L'essentiel est ailleurs.

La putain. La caricature exige le dégoût du Dandy pour la prostitution; incompréhension, si ce n'est méconnaissance, du dandysme. Au contraire, les Dandies se compromettent avec des prostituées, qui - dans leur ordonnancement - égalent les actrices. Sans doute, le factice fascine; à l'idéalisation de La Fanfarlo ou de Sybil Vane - avant que son amour la révèle femme ordinaire - répond celle des souvenirs déviants du duc de Fréneuse. Au-delà de la répugnance dandy pour «l'amour comme l'entend le vulgaire», le goût de la prostitution est marqué - c'est la thèse irréfutable de l'essayiste - d'une nécessaire perversité; double perversion, devrais-je écrire, puisque le Dandy «se complaît avec masochisme dans les régions les plus basses du plaisir, tout en satisfaisant le sadisme de celui qui paie le droit d'humilier la femme». Et cette posture corruptrice est empreinte de gravité.

L'androgyne. De cette distance à la chair, la caricature - encore - veut réduire le Dandy à l'impuissance ou à l'inversion. Cela est plus complexe, pourtant. Et Marie-Christine Natta de conclure son raisonnement de l'intrinsèque androgynie du dandysme par une illustration, celle des époux du Bonheur dans le crime, de Jules Barbey d'Aurevilly. Dans l'entretien, Les femmes, des Dandies?, je considérais - un peu réducteur -, notamment, Hauteclaire Stassin comme un archétype de femme-Dandy, aussi la thèse de l'essayiste me semble plus dense; donc, préférable. Marie-Christine Natta ne réduit pas sa dissection à Hauteclaire, mais l'étend au comte de Savigny; ces amants adultères & homicides se révèlent être, ainsi, «l'exemple rare d'un couple dandy androgyne». L'homme, à l'élégance irremarquable porte à ses oreilles «deux saphirs d'un bleu sombre»; la femme, sous une féminité orgueilleuse, s'approprie les codes masculins. Et ces personnalités fusionnelles révèlent en filigrane une androgynie idéale.

La femme-Dandy. Marie-Christine Natta ne commet pas l'erreur de théoriser cette figure contestée, elle se limite à extraire de certaines femmes, leurs qualités dandies. Sans contradiction, elle s'attache à Hauteclaire Stassin, mais la tient dans l'ombre de la comtesse de Stasseville, la diabolique du Dessous de carte d'une partie de whist, et - accessoirement - de la marquise de Merteuil. Elle se refuse in extremis de les consacrer Dandies. En cela l'essayiste est conservatrice; et, sans doute, se méprend-elle.

La Grandeur sans conviction. Essai sur le dandysme, Marie-Christine Natta, Le Félin, 1991. Réédition revue et corrigée en 2011.