Vies & Mort d'un Dandy

«Ruines d'étoiles: avec ces ruines, je bâtis un monde». Friedrich Nietzsche.

Dorian Gray, par Otto Verhagen.

Dorian Gray, par Otto Verhagen.

La quatrième de couverture de cet opuscule est sans ambiguïté: «Brummell fut un déchet; Barbey en fit un astre noir; Baudelaire, un feu latent qui pouvait rayonner, mais ne voulut pas». Et de m'interroger, dans mon ambition de recenser essais & chroniques, qui traitent du dandysme, si cette déconstruction au vitriol pouvait s'y insérer. La pertinence - l'impertinence - de l'argumentaire, même s'il est parfois contestable - et j'y reviendrai -, m'engagea dans cet exercice critique. L'iconoclasme est dandy; la canonisation, antédandy.

Si d'aucuns considèrent George Brummell comme l'archétype du Dandy, d'autres Dandies, certes minoritaires, l'exècrent. Je pense, singulièrement, à Laurent Tailhade, Dandy-libertaire, qui - comme le souligne Arnould de Liedekerke, dans Talon rouge, - «dira sa détestation de Brummell, le plus creux fantôme qu'aient fait mouvoir, en aucun temps, l'égoïsme & la vanité». Et Michel Onfray, autre libertaire, de développer, en un peu moins de cent pages, cette sentence lapidaire. L'essayiste articule, donc, sa thèse en deux parties d'inégales longueurs; dans un parallélisme des formes didactiques, ma chronique s'inspirera de cette structure.

La première, Vies & Mort d'un Dandy, est une biographie commentée. Le style se veut factuel, impartial presque. À la façon d'un juge d'instruction, Michel Onfray prétend instruire à charge & à décharge; en réalité, il n'est que procureur. Et d'une lecture critique - raisonnée - de la biographie de George Brummell, que j'espérais d'un intellectuel puissant, je subis un réquisitoire implacable, sans nuance.

C'est ce monochrome, qui ruine la thèse de l'essayiste. Si la sanctification béate est absurde, la dépréciation systématique, l'est aussi. Réduit, dès les premiers paragraphes, aux bouffons royaux ou à Momos, divinité grecque de la raillerie, aucun aspect de George Brummell ne semble le sauver; ses traits d'esprits & autres anecdotes ne sont lus que négativement. Certes, lorsque le Beau «perd au whist», qu'il «demande une bougie, afin de pouvoir signer son chèque, et un pistolet», qu'un hussard lui tend le sien en lui disant, «je suis très heureux de vous fournir le moyen sans déranger le garçon»; certes, donc, seul le coup de feu s'imposait, et non une retraite silencieuse, pitoyable. Cette faiblesse discrédite George Brummell. Ni dandy - en cela, je peux rejoindre Michel Onfray - ni stoïcien - en cela je m'interroge. Être précis. Je ne doute pas que le stoïcisme imposa le suicide; je peine à comprendre la volonté - l'obsession, presque - de comparer George Brummell aux stoïciens antiques. L'assimilation du dandysme au stoïcisme est une création essentielle de Charles Baudelaire, par certains aspects - peut-être - de Jules Barbey d'Aurevilly; c'est-à-dire antérieure à la mort du Beau. Lui reprocher ses silences, ses inactions, est une forme de manipulation inélégante & contradictoire.

Leitmotiv de la fin de cette première partie, l'incapacité d'écrire de George Brummell; Michel Onfray, condescendant, si ce n'est méprisant, s'en amuse même. Lui apprendre, puisqu'il semble l'ignorer, qu'au-delà de quelques vers médiocres, George Brummell a consacré un essai, The principles of costume, aux élégances masculine & féminine, de l'antiquité gréco-romaine au dix-neuvième siècle britannique. Sans être talentueux, George Brummell n'est pas infécond. Et s'il renonça à rédiger ses mémoires, peut-être est-ce par élégance?

Et cette méconnaissance trahit la pauvreté des sources de Michel Onfray. Sur les onze références bibliographiques de son essai, une seule est consacrée explicitement à George Brummell. À des fins d'exactitude, préciser que deux références évoquent George Brummell. La première, Du dandysme & de George Brummell; la seconde, Brummell ou le Prince des Dandies, de Jacques de Langlade. Mais la première référence s'inscrit davantage, me semble-t-il, dans la critique de l'essai de Jules Barbey, que dans la construction de la biographie de George Brummell, d'où son exclusion. Cette précision posée, la pauvreté des sources étonne. Celui qui, chirurgicalement, prétend déconstruire un mythe, est - en réalité - l'homme d'un seul livre, alors que Jules Barbey, en hagiographe talentueux, accumula les anecdotes, les témoignages & entretint même une correspondance avec le premier biographe de George Brummell, William Jesse.

Et ce qui étonne, encore, dans les références bibliographiques sont l'importance des renvois aux œuvres de Jules Barbey - six - et de Charles Baudelaire - trois. Cela esquisse l'idée, que George Brummell n'est qu'un prétexte. La partialité s'explique, alors; Michel Onfray s'efforce de comprendre comment cet homme «grossier, égoïste, agressif, ironique, cynique, malpoli, menteur, escroc, insultant, arrogant, suffisant & prétentieux» fut «l'inventeur d'une religion qui se nommerait le dandysme». L'objet de l'essai n'est pas George Brummell, mais la critique intrinsèque de Jules Barbey d'Aurevilly & de Charles Baudelaire. Ne rien anticiper, pourtant.

Ainsi, la seconde partie, Construction d'un mythe, se divise en l'analyse - longue - de l'essai aurevillien & celle - brève - du Dandy, de Charles Baudelaire.

La vanité est un vice bourgeois, mais une vertu dandy. Cela Jules Barbey d'Aurevilly, le saisit; Michel Onfray, le mécomprend. Dans son croquis d'une physiologie du dandysme, ou d'un «autoportrait au Brummel», Michel Onfray néglige les deux premiers chapitres de l'essai aurevillien, qui réhabilitent l'orgueil & la vanité; dès lors, il échoue dans son ambition. L'inversion des valeurs, qu'ils théorisent, est la clef de compréhension du dandysme; et le prétendu iconoclaste devient - à son insu? - le garant de l'orthodoxie morale. Un comble? Non. La réalité d'un intellectuel, qui se construit, seulement, en réaction. De sa contre-histoire de la philosophie à ses essais contre Sigmund Freud, Michel Onfray est en opposition. Cela est nécessaire, souvent; brillant, toujours; insuffisant, à l'évidence. Ne pas s'égarer; revenir à notre objet.

Cette physiologie du dandysme, donc, égraine - ânonne presque - des truismes: le dandysme est l'art de l'immanence, de l'artifice, du signe & de la guerre; il est aussi indicible, solitaire & mélancolique. Et cela révèle la faille. En érudit, Michel Onfray aligne des faits, des principes, mais est imperméable à ce je-ne-sais-quoi intrinsèque au dandysme. Si Jules Barbey d'Aurevilly se documente à l'excès «pour s'affranchir des documents», Michel Onfray, lui, s'accroche à une seule monographie - celle de Jacques de Langlade - & à sa chronologie. D'une ironie, à peine masquée, l'essayiste renvoie à l'extrait d'une correspondance, de 1844, avec Trébutien, le fidèle ami: «J'ai trouvé fort peu de faits dans mes recherches - excessivement peu -, et je me suis mis à penser sur Brummell & sur le dandysme. [...] J'ai cherché à m'expliquer une influence, j'ai marqué les besoins que cette influence révélait, je l'ai circonscrite. [...] J'ai fait de si haut l'histoire que ce n'en est presque plus». Et Michel Onfray, pourtant, s'y accroche encore.

Charles Baudelaire, ensuite. Je m'amuse, espiègle, à dénombrer les occurrences Brummell dans l’œuvre & la correspondance baudelairiennes. Les index de La Pléiade confirment mon intuition, George Brummell est absent des préoccupations de Charles Baudelaire; il n'y a qu'une seule référence au Beau, dans Le Dandy. Et elle n'est qu'exemplaire. Aussi, est-il, pour le moins, surprenant d'articuler une critique du mythe brummellien en se fondant sur Charles Baudelaire. Un peu gêné - peut-être? -, Michel Onfray concède que «le personnage de Brummell entre dans l'ombre pendant que sort dans la lumière un personnage conceptuel qui traverses l'histoire pour la défier». Ce personnage? Le Dandy, à l'évidence.

Cette ouverture sur le dandysme ruine, irrémédiablement, la thèse de l'auteur. Cet essai n'est pas une déconstruction de George Brummell, mais une réflexion sur le dandysme. Et l'idée d'une critique intrinsèque des Dandies, Barbey d'Aurevilly & Baudelaire, de se conforter. Le Beau ne fut qu'un prétexte à une escarmouche intellectuelle. Et, en contradiction avec les quatre-vingt cinq pages précédentes, Michel Onfray de conclure: «La grande ombre du Dandy baudelairien pourrait bien agir aujourd'hui & demain en antidote à la barbarie de notre Europe qui s'effondre comme jadis l'Empire romaine».

Vies & Mort d'un dandy. Construction d'un mythe, Michel Onfray, Galilée, 2012.