Baudelaire & la religion du dandysme

Dorian Gray, par Otto Verhagen.

Dorian Gray, par Otto Verhagen.

Cet essai - bref & ancien -, au prétexte du dandysme, croque un Baudelaire intime; un Baudelaire catholique; un Baudelaire esthète. Et cette religion - cette éthique, me semble-t-il -, loin des caricatures mondaines & superficielles, se révèle être une colonne vertébrale morale. La disséquer, en quelques lignes.

L'essentiel de cet essai réside en son exact milieu. Aux pages 36 & 37, d'un ouvrage qui - aux éditions du Sandre - en compte septante-quatre, Ernest Raynaud définit le dandysme baudelairien. S'y attarder, donc. Les éléments biographiques, qui précèdent cet exercice de codification - et lui succèdent -, sont anecdotiques presque; ils ne tendent qu'à incarner, qu'à préciser, une doctrine.

L'essayiste, en quelques lignes - si classiquement en cette matière -, commence par définir négativement le dandysme; ni «une conception frivole» ni «un futile essai de singularité». «Être Dandy, [au contraire,] c'est aspirer au sublime». Et l'intelligence de la plume d'Ernest Raynaud saisit - exercice si complexe - les fondements de ce sacerdoce. Doctrine spiritualiste, qui s'émancipe de toutes contingences, qui crée sa réalité, le dandysme se défie «en philosophie, du bon sens; en art, de l'inspiration; en amour, de l'instinct»; d'essence totalitaire, «le Beau, [qui ne peut être que bizarre, étrange, anormal], seul, est sa loi». Doctrine despotique, le dandysme est un stoïcisme. Et l'ascèse doit tendre à la maîtrise des «passions vulgaires», «ni retours, ni transactions, ni défaillances» - et de songer, ici, à l'échec, in fine, de Jean des Esseintes. Si le Dandy «doit être héroïque sans interruption & ne jamais démentir, aux yeux du monde, le masque de froide indifférence qu'il s'est composé», l'essentiel est plus profond. Il convient «d'être un saint pour soi-même».

«La toilette irréprochable» est un des exercices de cette canonisation; l'écriture, un autre. Si les patriciens romains scindaient leur journée entre negotiumotium, Charles Baudelaire - le Dandy, donc - prend prétexte de l'écriture pour «s'affiner par la méditation» & «cultiver sa sensibilité». Le negotium est méprisé; et l'écriture ne peut être un métier. Cette posture littéraire se trahit dans une silhouette - en rupture avec les codes bourgeois - structurée de noir, ciselée «d'une cravate rouge sang de bœuf» & gantée «de rosé pâle». Un détail? Non, «une gymnastique propre à fortifier la volonté & à discipliner l'âme». Rigueur, qui doit tendre à cette «quintessence de caractère», à cette «intelligence subtile de tout le mécanisme moral de ce monde», qu'implique - impose? - le dandysme.

Et de négliger, ici, - volontairement - l'évocation des difficultés financières, qui arracheront Charles Baudelaire «à ses pratiques d'ascétisme mondain», de la tentative de suicide - ce «sacrement stoïcien» -, de la déchéance de son génie & de la prostration finale. Accidents nécessaires à ceux «qui ont pénétré l'inanité des plaisirs d'ici-bas».

Baudelaire & la religion du dandysme, Ernest Raynaud, 1918.