Sade, un athée en amour

Les Fantaisies de M. Seabrook, de Man Ray.

Les Fantaisies de M. Seabrook, de Man Ray.

Pénétrer dans les sous-sols obscurs de la Fondation Bodmer pour se confronter à l'intimité du marquis de Sade est une sensation étrange & inquiétante.

Une suspension, une respiration presque, l'exposition s'ouvre sur les portraits, en vis-à-vis, de Pétrarque & de Laure de Sade, ascendante de D.A.F. Leur passion inspira l'amour courtois & - étrangement, peut-être? - influença irrémédiablement l'idéal amoureux inaccessible du jeune homme.

Et glisser, au fil des documents, subrepticement, d'une généalogie nobiliaire traditionnelle & d'une admiration filiale pour un père libertin, militaire & diplomate, aux débauches. S'attarder quelques instants sur la déposition de Jeanne Testard, prostituée occasionnelle; son effroi - surjoué, à l'évidence - des jeux sadiques & des blasphèmes conduisirent, en 1763, à l'arrestation & à l'enfermement à Vincennes - les premiers - de l'aristocrate.

Les documents authentiques & manuscrits s'accumulent pour retracer dix ans d'une lente déchéance, qui culmina, en 1772, à la suite du scandale dit des prostituées marseillaises - qui se crurent intoxiquées à la cantharide -, par l'exécution en effigie & la fuite en Italie, avec Anne Prospère de Launay, sa belle-sœur & maîtresse.

La concision s'impose: délaisser, donc, l'abondante, glaciale & suicidaire - parfois - correspondance entre D.A.F. de Sade & sa belle-mère; négliger, aussi, les lettres à l'encre sympathique - du lait -, ou signée de son sang, adressées à son épouse; mentionner, pour l'anecdote, un billet d'une fidèle servante, qui s'impatiente d'être à sa disposition «de jour & de nuit». Et se perdre, avec fascination, dans une série d'éditions originales d'un écrivain rare. La radicalisation du pornographe s'observe dans l'évolution de son premier roman imprimé, en 1791, Justine, ou les Malheurs de la vertu. Ce tirage, s'il est licencieux, est d'inspiration libertine; à l'image de son époque. La réédition londonienne, l'année suivante, s'émancipe davantage; les cinq gravures originelles s'encanaillent franchement. C'est un succès de librairie. Mais, La Nouvelle Justine - édition hollandaise, de 1801, des Malheurs de la vertu - sombre résolument dans le blasphème & la pornographie; cela coûtera une énième incarcération à son auteur.

Le temps manque, encore. Évoquer précipitamment la descendance littéraire & philosophique de D.A.F. de Sade. Des éditions originales de Guillaume Apollinaire ou des réimpressions subversives de Jean-Jacques Pauvert, ce moraliste inspira, notamment, Georges Bataille, les dadaïstes ou le parti surréaliste belge, au programme lapidaire, «Votez Sade». Et si le provincialisme suggéra au commissaire d'évoquer l'ennuyeux & insipide Jacques Chessex, notamment son Carnet rouge & son Dernier crâne de Monsieur de Sade, cette faiblesse - la seule de l'exposition - m'offre une transition conclusive facile. Aux portraits d'ouverture répond, en clôture, le crâne moulé de D.A.F. de Sade. Ce plâtre, réalisé par les docteurs Gall & Spurzheim, s'inscrivait dans un projet de cartographie des physiologies vicieuses. Erreur d'un siècle, inféodé au rationalisme, où les scientifiques s'épuisèrent en de vains travaux phrénologiques & physiognomoniques. L'anecdote - l'exposition la tait - veut que la morphologie du crâne sadien, selon les critères précités, est celle d'un vertueux.

Sade, un athée en amour, du 6 décembre 2014 au 12 avril 2015, Fondation Martin Bodmer, Route Martin Bodmer 19-21, 1223 Cologny.