Jean Lorrain

«Il n'y a de mâle en lui que l'écrivain. Mais quel écrivain! Avec peu d'idées & d'intelligence, il a le goût le plus sûr, l’œil le plus fin; il ne comprend presque rien, mais il sent & devine tout». Paul Morand. Préface de Femmes de 1900.

Messe noire, de Manuel Orazi.

Messe noire, de Manuel Orazi.

J'ai longtemps méconnu Jean Lorrain, à tort. Admirateur de Jules Barbey d'Aurevilly, il n'était - à mes yeux égarés - que son disciple & le chroniqueur acerbe des Pall-Mall Semaine; je réduisais, ignorant, son œuvre à Monsieur de Phocas. Mais au hasard d'une brocante, il y a quelques années, je chinai un exemplaire numéroté, 647, sur papier bouffant du rarissime Jean Lorrain, de Pierre Kyria. Sa lecture fut une révélation.

Ce barbare raffiné, comme il lui plaisait de se considérer, me fascina & me troubla. Et au fil des pages de cette singulière monographie, à la forme indéfinissable - ni biographie, ni essai, ni critique -, l'évocation de l'esthétique de cet auteur m'évoqua d'étranges correspondances intimes. L'ambiguïté - ou les contradictions? - émaille cette figure littéraire. Violent & routinier, moral & pervers, esthète & grossier - jamais vulgaire -, décadent & fabuliste pour enfants, mondain & solitaire, pédéraste & amoureux des femmes - de certaines; les oppositions s'enchevêtrent. Et Jean Lorrain, le premier, si ce n'est d'en souffrir, de les déplorer. Lucide, ou résigné, il écrit à une connaissance, «si tu savais combien je voudrais être simple! Mais voilà: je suis né compliqué: je ne peux pas».

Cette tension distille une violence latente; filigrane de cette existence paradoxale. La sexualité outrancière, notamment, de Jean Lorrain n'est pas une succession - quoiqu'il le prétende par provocation - de baises sordides & brutales; au contraire, il les scénarisent. Si, à l'en croire, «le foutre c'est le cerveau», alors il n'est plus dans la bestialité crue, primitive. Ses plaisirs s'intellectualisent; et la tension est inextinguible, encore. Cela se ressent dans son œuvre, où la sexualité trahit «une déchéance morale», et, où, «en véritable moraliste», il en soulignera - perfide & cruel - «les dégradants aspects».

L'autre expression de cette violence, sa plume au vitriol. Ses caprices d'esthètes, auquel il refuse de renoncer, l'obligèrent au journalisme; il s'y abîma brillamment & obstinément. Flattant les bassesses de son époque, il se construisit un style assassin & cynique; sa signature était autant redoutée, qu'espérée. Ses chroniques aux traits diffamatoires & humiliants lui valurent quelques procès & duels. Ainsi, il se battit, notamment, avec Guy de Maupassant, Robert de Montesquiou - qui, Dandy caricatural, renonça in extremis par peur de déchoir - et Marcel Proust - en contre-emploi, à l'évidence.

Et s'il chroniqua, sans cesse, chaque semaine, par nécessité - par vanité, peut-être? - cet exercice fut une facilité, qui le dissipa d'une indispensable discipline. D'un tempérament étranger à «l'état de sainteté» littéraire, Jean Lorrain se refusa de singer les écrivains; son ultime élégance, ne pas être le complice, parmi tant d'autres, de «la mort de la littérature». Cette humilité - avec laquelle, en apparence, il composa - l'inscrit singulièrement dans l'intransigeance de son maître, Jules Barbey d'Aurevilly; sans doute - violence encore -, s'aimèrent-ils «dans les mêmes haines».

Ses apparentes compromissions le conduisirent, dans un désordre chronologique, d'essais poétiques médiocres, vers un genre balbutiant, la chanson; ou éprouvé, le théâtre. De l'atmosphère des caf'conc', qui l'attire irrésistiblement, aux scènes parisiennes, il collabore avec des vedettes, notamment, Yvette Guilbert, qui le néglige, ou Sarah Bernhardt, qui - malgré une fascination réciproque - ne le joua jamais.

Le Tréteau, de Jean Lorrain.

Le Tréteau, de Jean Lorrain.

Pour la chanteuse, il écrit, en 1893, La Morphinée - un éloge des stupéfiants -, mais aussi des textes plus subtils, notamment Symboliste. Elle se détourne de lui; il l'épinglera, vengeur, dans ses chroniques & délaissa, amer, la chanson pour s'essayer à la dramaturgie. Si sa brouille avec Sarah Bernhardt, qu'il juge trop «enrostannée», l'éloigne d'un théâtre contemporain, il développe, par goût, une veine féérique - à la façon de Brocéliande -, ou décadente - à la façon de Quatre femmes en pièces, qui entremêle une théâtreuse débutante désireuse d'un scandale, une prostituée, une rentière vénale & Madame de Larmaille, une pornographe féministe.

Selon Pierre Kyria, le théâtre - lyrique ou interlope - de Jean Lorrain ne peut «suffire à [le] sauver de l'oubli», mais il nuance; cet univers «lui inspira l'un de ses romans les plus accomplis: Le Tréteau». L'intelligence de ce texte impose une chronique ad hoc; j'y reviendrai, peut-être. En avant-goût, la trame: la liaison de Linda Monti, actrice célèbre, qui «sait créer du rêve, de l'infini, de la douleur & de l'extase» et d'un jeune poète inconnu, Mario Nérac. Sarah Bernhardt & Jean Lorrain se devinent, en filigrane, de ces protagonistes.

Ce croquis de l'immoralité des mœurs théâtrales, prétexte de cette intrigue, contraste avec celui de la pudeur des sentiments, celle du poète; s'y esquisse encore la complexité, si ce n'est la dualité, de Jean Lorrain. Si ce livre & son œuvre, en général, sont ceux «d'un peintre des décadences», c'est à la façon des moralistes; il y «dénonce le vertige de la perversion» & éclaire les dangers «des charmes de la déchéance». Écœuré, parfois, il se réfugie dans l'idée vertueuse de la chasteté; incorrigible, il s'empresse de la dévoyer. Ainsi, Madame de Livitinof, dans Très Russe, se flatte de ne s'être «jamais donnée deux fois quand [elle a] aimé, parce que la chasteté est l'extrême plaisir». Ce paravent du vice laisse deviner - obsession littéraire de Jean Lorrain - la nature perverse de la femme; sa vénalité, aussi.

Mais s'il croque, crûment, les putains & les mondaines, il saisit, impitoyable, les caractères masculins. Trois figures cristallisent ses observations:

  • Monsieur de Bougrelon. Le personnage-titre de ce roman, publié en 1897, est Jules Barbey, ce «vieux Dandy oublié dans un siècle de luxure & d'appétits grossiers, vieux fantoche réfugié au milieu des fantômes». Avec une tendre pudeur, mais aussi au vitriol, Jean Lorrain campe l'archétype de l'artiste anarchiste, qui cache sa misère dans le faste de tenues «bizarres & tapageuses», dans des histoires insensées - notamment celle d'une espagnole violée quinze fois & qui, repentante, s'incrusta quinze rubis dans la chair - et dans des excès d'imagination & d'alcool.
Le Vice errant, de Jean Lorrain.

Le Vice errant, de Jean Lorrain.

  • Le vice errant. Aux dépravations essentiellement cérébrales de Monsieur de Bougrelon, Jean Lorrain explore, en 1902, dans ce roman cardinal, celles, si charnelles, de Vladimir Noronsoff. Ce prince russe, exilé sur la Riveria, se soumet, sans condition, à ses caprices despotiques: - soirées orgiaques, où des hommes, nus & tatoués, se confondent aux décorations florales, - en guise de vêtements, de somptueuses robes, - jeux scatologiques. «Noronsoff est néronien & se tue à vivre». Jean Lorrain, en moraliste - encore -, ne cède ni aux raffinements pervers, ni à la somptuosité baroque, mais y croque «une effroyable usure de l'âme».
  • Monsieur de Phocas. Entre ce prince barbare & le Dandy miséreux, en 1901, Jean Lorrain esquisse un Monsieur de Phocas, «pervers & glacé». Son chef d'œuvre; chef d'œuvre du décadentisme, aussi. Et de renvoyer - par paresse, peut-être - à la chronique éponyme, que j'écrivis, il y a quelques temps déjà.

De peur d'être trop long, négliger les relations conflictuelles de Jean Lorrain & de Robert de Montesquiou, qu'il égratigne, avec mépris, dans ses Pall-Mall Semaine; la poésie médiocre de Grotesquiou, comme il le rebaptise, n'est auréolée que «d'un prestige acquis à force de mondanités subtiles». Cela est impardonnable. De peur d'être trop long, encore, taire la relation ambiguë, mais sincère, qu'il entretint avec Liane de Pougy. S'il la malmena à ses débuts, il en vanta, rapidement, son incroyable beauté. Ils se fiancèrent, selon la rumeur; il fût - par espièglerie - son nègre, lorsque la courtisane s'essaya à l'écriture. L'envoi, d'ailleurs, de L'Insaisissable, lui valut l'animosité d'un grand-duc russe, jaloux de cet «écrivain qui, sans le savoir fut [le] maître [...] de ce pauvre petit cerveau de poupée à qui il a ouvert de grands horizons & de l'inconnu». Mais l'élégante n'est pas si idiote, l'écriture de Jean Lorrain est un abîme fascinant.

Jean Lorrain, Pierre Kyria, Éditions Seghers, 1973.