Collection mortifère

Modèle & photographe inconnus.

Modèle & photographe inconnus.

De la porte entr'ouverte de la salle de bains s'échappe une eau vaporeuse saturée d'hamamélis. Dans cette moiteur, une femme, lasse, enfile un déshabillé noir, qui prolonge ses cheveux, noués négligemment au-dessus de sa nuque; quelques gouttes perlent le long de son dos & plaquent le tissu contre sa peau. Sa poitrine, qui se balance impudique, et ses hanches androgynes croquent une silhouette de garçonne, à la beauté païenne. Elle détaille, dans la glace, ce corps, qu'elle s'efforce, depuis sa puberté, d'éduquer. Elle se fascine. Soudain, comme inspirée, elle rehausse son teint, d'une pâleur aristocratique, d'un fard à lèvres de carmin diaphane. Un temps encore à se regarder; et elle achève, paresseuse, sa toilette en se parfumant abondamment d'un extrait d'iris. Ses pieds nus & humides, sur le parquet en bois d'amarante, esquissent d'éphémères empreintes, qui, dans l'instant, apparaissent & disparaissent. Le sillage irisé de sa chevelure, qui, à chaque inspiration, la love dans les bras, tendres & délicats, d'une grand-mère adorée & disparue, emplit le couloir. Cette sensation, qui, fragile, ne dure qu'un instant, la sidère; l'infantilise.

Elle pénètre dans le studiolo. Ses déambulations tirent Topaze, chat de Siam à la queue amputée, de sa torpeur. Les duellistes, chaque soir, rejouent routiniers cette scène invariable: le félin scrute, avec dédain, sa maîtresse, qui le chasse délicatement de l'ottomane et, dérangé, égratigne de ses griffes son bras droit. Cette pièce, à l'hétéroclisme distingué, est ordonnancée dans l'esprit libertin d'un cabinet de curiosités. L'ébène du parquet, en point de Hongrie, assorti au violet des tapisseries, instille une solennité sereine; désincarnée, presque. Sybil, en curieux éclairé, dégrade, de la violine à l'incarnat, cette couleur épiscopale, qui souligne ses collections singulières. Les murs & les tissus du cabinet sont imprégnés, mémoire olfactive d'insomnies tourmentées, des odeurs contrastées de tabac & de thé, de feu de bois, de bougies aux fumées de myrrhe, d'ambre, de santal, de jasmin & de cuir tanné d'écorces de bouleau & de muscs. Écho de ce chaos odorants, les objets disparates, vestiges de passades aussi fulgurantes & insensées, qu'éphémères, s'entrelacent; ses pensées désordonnées s'y confondent. Sa première collection – ancienne, déjà – est une accumulation bizarre de batraciens. Des grenouilles & des salamandres naturalisées, ou ciselées par des joailliers, initièrent des séries étranges, qu'elle compléta de quelques spécimens entomologiques. Cette rigueur quasi scientifique contraignait Sybil; elle s'en désintéressa pour s'enticher de peintures renaissances & classiques, qui reproduisent impitoyables les traits d'hommes laids & de femmes hideuses; nains, vieilles édentées, enfants borgnes ou aristocrates vérolés s'alignent, effroyables, dans une galerie de portraits improbables. Un irrésistible besoin de raffinement l'éloigna, un temps, de ces monstruosités & l'entraîna vers un Japon idéalisé; elle collectionna, donc, des estampes ukiyo-e, des laques précieux, des éventails & autres accessoires féminins, qui saisissent, en vrac, une civilisation d'une délicieuse cruauté.

De cette quintessence, elle s'abîma, sans transition, dans l'obscène; et compila d'innombrables daguerréotypes, qui, crûment, exhibent des négresses & maghrébines lubriques, dans des bordels orientaux. La prostitution la séduisit. Si elle s'y livrait, à l'occasion, elle en consommait, immodérée; ainsi, des amants éphémères & des maîtresses rarissimes se succédèrent. Sybil, en clair-obscur, exacerba sciemment sa féminité et, masculine, jouit d'une sexualité outrancière. Elle usait – et use encore – des hommes, nécessairement beaux, comme de godemichets de chair, qui, sans sentiment, assouvirent, en stakhanovistes, ses pulsions animales. Lassée, non repentante, de cet abandon physique, elle voulut tendre au religieux. Et alors, des ex-voto, des crucifix & des reliquaires – notamment quelques gouttes desséchées du lait maternel de la Sainte Vierge & les poussières d'un saint Prépuce enfantin – s'efforcèrent, avec décence, d'estomper, au gré des acquisitions, shunga & autres curiosa erotica. L'élévation spirituelle, à l'évidence, fut impuissante à dompter ses instincts incoercibles & primaires, qui asphyxient sa raison. Sybil, alanguie, sépare d'une brique, sans les briser, quelques feuilles de pu'er sheng chá, qu'elle infuse, une dizaine de secondes, dans un délicat gaïwan. Elle boit, étirée sur l'ottomane, quelques gorgées de cet introuvable Sceau Jaune, ancien d'une quarantaine d'années; elle se lève indolente; papillonne des bouquets d'iris aux vases de tubéreuses, disséminés dans son cabinet. Elle se joue, dans ses compositions florales, des contraires; elle confronte, à dessein, l'altier & aristocrate iris à la décadente & perverse tubéreuse, si charnelle qu'elle évoque les relents de la corruption irrémissible des chairs & interdit aux demoiselles convenables de se promener dans les allées des parcs, où elle se fane. Légende italienne.

À un sobre secrétaire de chêne brut, cadeau d'un prêtre jésuite, capharnaüm réfléchi de bibelots, Sybil s'installe pour découvrir les formules reçues, ce matin. Elle vaporise une touche à sentir de l'échantillon numéro cinquante-sept; elle bat l'air, de cet éventail de papier, quelques secondes, le temps de dissiper l'alcool. Les notes de tête volatiles créent fugaces un sillage insipide; le parfumeur a manqué l'intention de cette odeur. L'essai cinquante-huit défigure la beauté de ce jeune homme. Et le numéro cinquante-neuf est une aberration. Aussi, reprend-elle, déçue, ses notes pour cerner, sans équivoque, cette atmosphère. Si l'odeur de sainteté est un soliflore de violette, celle de l'empoisonnement est un bouquet complexe & artificiel; cela impose précision, mais aussi concision. Elle s'applique à traduire le sillage, qui entremêle le poison aux relents de l'amant, en quelques mots, lapidaires. La répétition, ces derniers jours, de cet exercice fastidieux l'ennuie & l'impatiente; ambitieuse, elle s'y astreint, pourtant. Après quelques corrections, elle se relit:

Trente mai: Les volutes de tabac anglais se confondent à un parfum, puissant & subtil, où s'entrelace des notes de lavande, de réglisse & de thé, de patchouli & de vanille; vision idéalisée d'une Inde coloniale. Cet inconnu est vêtu légèrement d'une veste en lin mauve; une écharpe, en camaïeu de violet, nouée lâchement, dissimule une chemise froissée à la blancheur immaculée. Un détail, encore. Sa gestuelle, précise & gracieuse, affine ses mains aux doigts longs & manucurés.
Deux juin: Étrange fouillis d'odeurs. La fougère se teinte d'un accord âcre de semence & de cyprine; la douceur asphyxiante du datura oppresse. Le jour naissant éclaire un corps exsangue, au sexe pendant.

Ces quelques lignes avivent son désir; Sybil s'y refuse. Elle feuillète, pour se distraire, ses carnets – collage dadaïste d'impressions, de notes de lectures, de coupures de presse & de croquis. Au fil des pages, les sens s'apaisent; une esquisse amoureuse d'assassines, à la beauté physique exacerbée d'amoralité, se révèle. Sybil, qui exècre la brutalité & méprise les armes à feu, s'inspire, aussi, de cette compilation de criminelles raffinées. Si elle se désintéresse, à regret presque, de la patricienne Erzsébet Báthory, qui, pour conserver son éphémère beauté, se baignait dans le sang de jeunes & superbes hongroises, elle néglige, avec dédain, la vulgaire Héra Mirtel, écrivain raté, qui, sans élégance ni intelligence, abattit, d'un coup de revolver, son mari. Seul, le poison, perfide & impavide, la trouble; de l'impériale Agrippine à l'exquise marquise de Brinvilliers, qu'un peuple révolté sanctifia, à en croire Madame de Sévigné, au lendemain de son exécution, de l'incestueuse Lucrèce Borgia à l'innocente coupable Marie Lafarge, Sybil, empressée, explore les existences venimeuses de ces empoisonneuses & veuves noires. Si ces femmes l'attirent irrésistiblement, elle admire, esthète du crime, en particulier, les meurtres entachés de folie de cette sublime aristocrate bucarestoise, Vera Renczi, qui, jalouse obsessionnelle, intoxiqua ses trente-deux amants infidèles à l'arsenic & les conserva dans des cercueils de plomb.

Et de cette fascination morbide, par une bizarrerie de l'esprit & des sens, elle désira confondre exercice criminel & création olfactive; elle espère, ainsi, insérer entre celles de Catherine Deshayes & de Violette Nozière, sa biographie meurtrière. Aussi, si, depuis ce deux juin, Sybil, studieuse, s’oblige à diriger, avec rigueur, cet artisan, pour qu'il restitue en molécules l'odeur particulière de cette scène, elle pressent que ce premier homicide, presque accidentel, est vain s'il demeure solitaire; seule une répétition ad libitum créera l'élégance du geste.

Les feulements de Topaze la distraient; une ombre fugace, derrière la vitre, excite & affranchit les instincts domestiqués du félin, qui, fébrile, articule, à contretemps, ses canines & sa queue. La silhouette s'éloigne & le chat se ressaisit. Sybil, divertie de ce simulacre de chasse, s'égare de nouveau dans ses considérations immatures encore, après avoir allumé une cigarette, dont la nicotine, alcaloïde redoutable, stimule sa concentration.

Et pour tendre à cette distinction parfaite, avant même d'achever le premier jus, elle doit structurer la narration du second. L'anticipation est salutaire, car le temps presse. Elle frisonne d'un léger courant d'air frais & se lève pour revêtir un châle à l'élégance élimée, qui, chaste, voile ses épaules dénudées. Elle flâne confortable, dans son cabinet. Subito, une inspiration. Elle écrase, nerveuse, sa cigarette, à peine consumée; et compulse son agenda. À la lettre V du répertoire, un prénom attire son attention. Ce sera le second opus.