Monsieur de Bougrelon

Monsieur de Bougrelon, par Timar.

Monsieur de Bougrelon, par Timar.

C'est un livre bizarre. Jean Lorrain, qui fut le disciple de Jules Barbey d'Aurevilly, lui rend un hommage singulier. Monsieur de Bougrelon est une caricature, burlesque & attendrissante, du maître. Dans une Amsterdam fantasmagorique, ce spectre irréel plonge le narrateur - et son compagnon de voyage - dans des bizarreries désuètes & baroques. Et mon exemplaire - n° 555 -, illustré par Timar, sur vélin de chiffon, renforce cette atmosphère étrange & bariolée. Est-il possible de saisir un fil narratif? Non. Se contenter, donc, de quelques anecdotes, contées en des lieux interlopes & inattendus, qui trahissent l'ambiance de ce récit & certains traits de caractères de son inspirateur.

L'excentricité & l’exubérance des vêtements de cet aristocrate déchu, de ce Dandy éreinté, tranche avec les principes d'un George Brummell, qui exige que l'élégance soit irremarquable; sinon, elle n'est pas. Et conscient de cette hétérodoxie, Monsieur de Bougrelon assène cette vérité, «la pauvreté se doit à elle-même d'être fastueuse: les seuls millionnaires ont droit aux vêtements couleur suie». La description de cette figure anachronique renvoie à celle d'un Jules Barbey d'Aurevilly, dont les outrances vestimentaires & les soins cosmétiques - âgé, il se teignait excessivement ses cheveux noirs, pour qu'ils ne blanchissent pas - permirent à ses adversaires, non de le ridiculiser, mais de le moquer, incapables qu'ils étaient de critiquer ses œuvres; à chacun ses élégances.

La marquise della Morozina Campéador Cantès, par Timar.

La marquise della Morozina Campéador Cantès, par Timar.

Au prétexte d'une visite irréelle d'un musée de la ville, Monsieur de Bougrelon s'inspire des peintures pour égrainer une litanie de femmes extraordinaires, qui croisèrent son existence; l'une d'elles, la marquise della Morozina Campéador Cantès le sidéra. Violée par quinze soldats, lors de la guerre du Mexique, elle se mortifia en portant quinze rubis «incrustés dans la peau» comme des «gouttes de sang qui perlaient translucides sur le nu de sa chair». Expiation sublime d'un adultère, qui fascina Jules Barbey d'Aurevilly; il racontait à l'envi cette anecdote, qu'il prétendait véridique - peut-être l'était-elle? - à ses connaissances & songea, longtemps, à en extraire une nouvelle. Cette figure féminine influença peut-être la diabolique de la Vengeance d'une femme? Je le crois.

Et cette obsession, si catholique, pour les beautés dolentes s'inscrit au-delà du religieux, au-delà même de la sensualité. C'est une posture esthétique; totalitaire, donc. L'admiration de Monsieur de Bougrelon pour Le Greco, qui «peignait avec le sang des plaies des anatomies dessinées avec un charbon ardent [...] pris au bûcher de la Sainte Inquisition», trahit encore cette évidence, la Beauté est cruelle. Aussi, hait-il - comme son modèle - le protestantisme, qui, «incolore & neutre», a «supprimé les vitraux des églises», rhabillé les femmes pour abolir les «seins & les saintes». Le prétendu rationalisme luthérien - et calviniste, nécessairement - c'est «la mort du luxe & de la luxure»; du Beau, donc.

Le boudoir des mortes, par Timar.

Le boudoir des mortes, par Timar.

Le cinquième chapitre, Le Boudoir des mortes, est sublime, aussi. Il est une déclinaison mélancolique de cette obsession esthétique & religieuse. Au seuil de ces salles muséales, Monsieur de Bougrelon avertit ses hôtes: «Préparez-vous à la souffrance». Et des mannequins cadavériques alignent les élégances anciennes, qui, désincarnées, sont des pantins tragi-comiques. Cette accumulation de beautés froides suggère une atmosphère troublante «comme une alcôve, mais froide comme une sacristie»; et le spleen voile les esprits. Ces salles, où se complaît si souvent Monsieur de Bougrelon, est le sanctuaire d'un monde ancien, qu'un «siècle de lucre & d'appétits grossiers» a souillé, annihilé; cet aristocrate fantasque, qui refuse d'abdiquer, n'est - il en a conscience - que «le pitoyable amant des étoffes fanées, le cavalier macabre & libertin de ce funèbre boudoir».

Barbara nue, par Timar.

Barbara nue, par Timar.

À peine remis d'une crise d'angoisse, Monsieur de Bougrelon dans un bouge à matelots, où les poissons sont si délicieux, se raconte encore. La dernière anecdote, peut-être, où le scabreux succède au merveilleux, où l'élégance s'efface devant une sensualité barbare. Ces Hypothétiques luxures, du sixième chapitre, glacent & amusent, inquiètent & troublent. L'ennui des paysages hollandais - camaïeu de gris - et la laideur des femmes incitent aux «pires débauches»; cela est une évidence. Et celles de Barbara en surpassent tant. Sensuelle en diable, Barbara - cette «barbare» - est d'une continence irréprochable avec ses prétendants. Si elle joue, à la perfection, les nymphomanes, elle se réfugie, à l'instant critique, dans une chasteté inviolable. Et cette maîtrise de ses sens, qui en épuisa plus d'un, elle l'exerce, «tous les matins». Elle se baigne nue, s'abandonne à ses «désirs effrénés», mais frustre sciemment ceux de son esclave, dont la virilité est «caleçonnée de cuir». Dans cette ceinture «du martyr», la satisfaction est interdite; la continence, douloureuse. Et chaque jour, invariablement, «dans un raffinement de cruauté», ce supplice de Tantale se répète. Jusqu'au soir où, se délectant de cette «perpétuelle angoisse d'un viol» provoqué, les instincts du «nègre tenté» se réveillèrent brutalement; Barbara fut égorgée, son sein mordu & déchiqueté, mais, son intimité préservée. Au flanc meurtrit de ce cadavre, celui d'une guenon - sa favorite. Et Monsieur de Bougrelon de trahir le secret; en amour, cette perverse préférait la sensualité du «noir au blanc, de l'animal à l'homme».

Et si quelques anecdotes - plus chastes, plus décentes, que cette bestialité - se succèdent encore, la mort de Monsieur de Bougrelon est inéluctable; le narrateur, en villégiature à Marseille, la pressent. Mais ne pas en dévoiler les détails, si singuliers; si tristes, aussi.

Monsieur de Bougrelon, Jean Lorrain, 1897.