Le Bonheur dans le crime

Diana Rigg, extrait de Chapeau melon & bottes de cuir.

Diana Rigg, extrait de Chapeau melon & bottes de cuir.

Me confronter aux Diaboliques est un exercice, que j'ai si souvent désiré, mais sans cesse différé, par faiblesse. Je souhaitais m'y atteler à la faveur de cette parenthèse estivale, mais le temps file: nous voici déjà, presque, en automne. La chronologie est absurde. Aussi, les chroniques s'accumuleront au hasard; elles formeront un ensemble, si ce n'est cohérent, structuré, qui trahira - je l'espère - mon attachement profond à ce recueil & à son auteur. Et si les résumés des intrigues sont minimalistes, c'est qu'elles ne sont qu'un prétexte pour croquer des caractères pervers & déviants, pour édifier. Les Diaboliques sont, en effet, l’œuvre d'un pur moraliste; les impressions & les observations priment, donc, les futilités du récit.

Le Bonheur dans le crime - la troisième diabolique - s'ouvre, dans un parc parisien, sur un duel de «panthère contre panthère», qui, loin d'être une quelconque anecdote narrative, saisit brutalement la beauté virile & le tempérament impavide de Hauteclaire Stassin. Cette femme affronte, par jeu, ce félin de Java, qui est, dit-on, «le pays du monde, où la nature est la plus intense». Et ce fauve noir était d'une intensité rare.

Au hasard de cette rencontre fortuite, le narrateur, ancien médecin de campagne, retrace la biographie de cette maîtresse d'armes, qui - à force d'ascèse - domina son corps & son esprit, jusqu'à dissimuler l'expression même de ses sentiments; Hauteclaire est l'archétype d'une femme-Dandy. Son éducation masculine & martiale influença irrémédiablement cette garçonne, dont la filiation militaire & les talents de tireuse lui firent fréquenter les hommes de la noblesse locale. Cette transgression - une femme ne peut se compromettre ainsi - l'éloigna des salons & l'isola des autres jeunes filles; leurs mères, en effet, désireuses de les préserver d'une telle inconvenance, tenaient Hauteclaire à l'écart. Cet ostracisme l'indifféra; elle n'était ni prédestinée à l'ennui matrimonial, ni à l'enfantement.

Si cette figure féminine est centrale, cela serait une erreur de se concentrer sur elle seule. Le couple ambigu, que Hauteclaire forme avec le comte de Savigny, est essentiel aussi. Cet homme, au maintien strict et à l'élégance irremarquable porte à ses oreilles «deux saphirs d'un bleu sombre»; cet «air efféminé & hautain» l'assimile «à un mignon du temps de Henri III». Le contraste avec sa concubine est saisissant. Ainsi, dès les premières lignes du récit, ces amants adultères & homicides - nous l'ignorons encore - sont «l'exemple rare d'un couple dandy androgyne». La femme, sous une féminité orgueilleuse, est le masculin; l'homme, à la virilité trouble, le féminin. C'est le contraste de ces personnalités, qui n'étaient «qu'un seul corps à eux deux», qui esquisse une androgynie idéale, un «maître-couple».

À l'instant où la panthère javanaise, humiliée & agacée de cette main impudente, bondit, Hauteclaire lui abandonne, devant une foule médusée, son gant & poursuit indifférente sa promenade. Cette froideur glace le narrateur & interroge son compagnon; le récit se structure. Ainsi, nous apprenons que du jour au lendemain, Hauteclaire délaissa sa salle d'escrime sans prévenir & disparut parfaitement. Si cette fugue anima de longues semaines les conversations des tireurs désemparés & les commérages des femmes, personne ne savait; personne ne comprenait. Et personne ne sut, ni ne comprit, jamais. Seul le narrateur, médecin de cette campagne normande, partageait - à son insu - le terrible secret, qui lia irrémédiablement Hauteclaire à son amant. Et Le Bonheur dans le crime en révèle chaque détail.

La comtesse de Savigny, l'épouse de l'adultère, intoxiquée fit appeler le médecin; se rendant à son chevet, il croisa - sidéré -, dans les couloirs du château, Hauteclaire, qui, travestie en domestique, servait la mourante. Reconnue, elle ne cilla pas; le masque, encore. Si le médecin diagnostiqua, dans l'instant, un empoisonnement lent & insidieux, il ne saisit l'intrigue qu'après des visites répétées & nombreuses. Et c'est la seule exigence, sur son lit d'agonie, de la comtesse - elle aussi savait -, qui lui imposa le silence; la réputation de la maison devait être immaculée. L'homicide serait impuni.

Plusieurs années passèrent. Et dans ce parc parisien, le praticien s'interroge encore. L'adultère consommé à la porte de la chambre matrimoniale, le travestissement & l'empoisonnement révèlent l'impudence, la froideur & la détermination de cette femme, qui, à l'évidence, entraîna son complice dans les bas-fonds d'une passion absolue & délétère. Ce couple fut-il heureux? Si oui - et il le semble -, l'amour est amoral.

Le Bonheur dans le crime, in Les Diaboliques, Jules Barbey d'Aurevilly, 1871.