La Rome des Borgia

Modèles inconnus, par Edmond Goldschmidt.

Modèles inconnus, par Edmond Goldschmidt.

Ce livre, il y a une vingtaine d'années, me séduisit; et, à sa récente relecture, le charme opéra encore. Je me délectais, jeune homme, des vices & des cruautés d'une époque raffinée & barbare; cet étrange lien me fit considérer la beauté comme la fille incestueuse de la cruauté. Nos fades sociétés démocratiques sont, à cet égard, la démonstration a contrario de cette thèse; prétendument civilisés - aseptisés, en réalité -, nous vivons dans une médiocrité, dans une laideur & dans une vulgarité confondantes. Le pire, nous nous en contentons. Mais ne pas s'égarer; revenir au sujet de cette chronique.

La Rome des Borgia s'inscrit dans une trilogie, Histoire romanesque, dont je méconnais - à tort - les deux autres volumes, La Fin de Babylone & Les Trois Don Juan. Si ceux-ci sont incontestablement de Guillaume Apollinaire, il semblerait que La Rome des Borgia fut écrite par René Dalize, son ami. Ne pas se méprendre, pourtant. Cette appropriation ne se réduit pas à une triviale relation entre le nègre & son auteur; au contraire, elle révèle une amitié. Guillaume Apollinaire était connu; René Dalize, moins. Celui-ci avait besoin d'argent; celui-là, pour l'aider à en gagner davantage, signa le travail de son ami. Cette élégance est la seule de l'ouvrage. La plume efficace de l'auteur crée une distance troublante entre le récit, qui se veut historique, et son objet, la Renaissance - ce «fumier d'où naissent des roses sublimes».

Et, d'une page l'autre, se perdre dans une succession de blasphèmes, d'incestes, d'assassinats, de débauches pornographiques - en leur sens étymologique -, d'empoisonnements & de tortures, dont - à n'en point douter - la finalité est politique. Le pouvoir réside dans la force brutale & perverse; le faible disparaît. Lucrèce ne disparut point. Et cette figure féminine complexe, qui me séduit tant, me semble plus intéressante que celle impavide de son frère, César. Aussi, je me cristalliserai sur cette beauté sensuelle, même si elle ne tient dans cet ouvrage qu'une place accessoire; réduite à n'être que l'instrument des ambitions paternelle & fraternelle.

Modèles inconnus, par Edmond Goldschmidt.

Modèles inconnus, par Edmond Goldschmidt.

Manipulée, peut-être; réifiée, jamais. L'intelligence de cette femme lui fit intégrer les codes de sa société, saisir les bassesses de la nature humaine;  d'instinct, elle en joua. Notamment en réunissant, en son palais Santa Maria in Portici, la cour littéraire la plus brillante, la plus raffinée, de son époque, où, à son instigation, cohabita patriciennes & courtisanes; si Lucrèce se délecta de l'observation de cette faune, elle conclut - lucide, mais «avec sévérité» - que la bassesse, doublée de l'hypocrisie, des aristocrates dépasse celle des putains.

Si cette évidence lui fit «préférer les dépravés & les scélérats», elle décida, s'abandonnant aux vices de sa race bâtarde, d'avilir ces patriciennes en les instrumentalisant dans un divertissement cruel, qu'elle improvisa pour se désennuyer. Après avoir ordonnancé, dans les couloirs de sa résidence, derrière des paravents, la toilette sophistiquée d'un sublime jeune homme dénudé - indécence, qui devait «provoquer la curiosité des visiteuses» -, Lucrèce invita ces femmes, déjà troublées, à  rejoindre les jardins, où, à leur place, attendait un éphèbe aussi impudique, que celui à peine entrevu. La soirée s'écoula entre vin, récitations de poèmes & interludes musicaux, mais ce qui était prévisible - suggéré - se réalisa. À la faveur de l'ivresse alcoolique & de l'obscurité, les patriciennes s'abandonnèrent; lorsque la musique s'interrompit, le silence nocturne se teinta de murmures plus intimes - plus obscènes, aussi; et dans une nuit protectrice les épouses firent de leur époux des «boucs cornus», selon l'expression populaire. De tels jeux peuvent nous sembler innocents pour une époque si amorale - si immorale? -, s'il n'y avait ce détail: les fards de ces objets virils excitent, certes, les désirs, mais ils dissimulent, surtout, les ulcères de la syphilis. Et ces mâles, si beaux, se révèlent être des «fleurs vénéneuses», que Lucrèce inocula sciemment pour les livrer à la lubricité de ces femelles; elle désirait, ainsi, infecter les aristocrates méprisées.

Mais si Lucrèce n'était que cela, elle serait aussi insignifiante que César. À ce déterminisme de la force répond, en contraste, une soumission absolue à ce qui la dépasse. Si la finesse de son esprit & la beauté de son corps lascif, qu'elle instrumentalise, rehaussent sa cruauté, ces qualités ne suffisent pas à lui assurer ce pouvoir totalitaire, qui l'obsède. Femme, elle doit subir la loi des hommes. Et stoïcienne - ou cynique, peut-être -, elle s'y soumet. Notamment lorsque, dans une très belle scène, son frère la viole. Ni cris ni résistance. Au contraire, elle s'abandonne, presque voluptueusement, à la force. Elle se maîtrise; César s’enivre de cet épiderme. Elle vient de sauver sa vie; et celle de Jean Sforza, son époux. À cet instant, elle flirte avec ce pouvoir totalitaire.

De l'examen des traits & des contrastes de Lucrèce se dégage l'idée que La Rome des Borgia est un traité de politique à l'usage des femmes. Si Jules Barbey d'Aurevilly désirait rédiger un Traité de la princesse - qui soit le pendant du Prince, de Nicolas Machiavel -, cet essai est peut-être l'esquisse de ce projet avorté. Une esquisse, sans doute, imparfaite & lacunaire, mais l'essentiel, pourtant, se devine: les corps & séductions féminins sont des instruments politiques, qui dominent la force brutale, si les femmes savent en jouer.

La Rome des Borgia, Guillaume Apollinaire & René Dalize, 1913.