Le Dandysme, un antidote contemporain

Nature morte, de Richard Rutledge.

Nature morte, de Richard Rutledge.

Si je reprends, pour intituler cette chronique, l'interrogation, qui clôt mes impressions de lecture de Brummell, ou le Prince des Dandies, c'est que je désire m'attarder, quelques instants, sur le singulier parallélisme, que pressent George Brummell, entre l'exigence du maintien & le degré de civilisation. Cette évidence, que j'entrevis confusément, se précise dans le contexte terroriste auquel nous sommes confrontés; l'interrogation cède le pas à l'affirmative.

À la faveur des attaques, qui ensanglantèrent la France, l'année dernière - et qui, hélas, la frapperont encore -, l'acculturation de notre société est devenue, sinon manifeste, incontestable. Les prétendues valeurs que seraient la démocratie - et son corollaire l'égalité -, la laïcité & la liberté se sont effondrées, en un instant, le 7 janvier; et furent achevées, dans le sang, le 13 novembre. Ainsi, les premiers instants de sidération passés, l'esprit se ressaisit & esquisse, dans ses méandres, une troublante & dérangeante similitude entre les assauts d'une civilisation hostile - les disputes byzantines entre radicalisme & modération sont vaines - et les vociférations de Zarathoustra, qui annoncèrent, avec la mort de Dieu, la chute de la civilisation judéo-chrétienne.

Les Lumières, obscurantistes & déicides, se contentèrent d'élaborer, sur les ruines de la religion, une théologie athée d'une laideur effrayante, mais qui entretint l'illusion d'une extrême civilisation; là, où il n'y avait qu'une vulgaire barbarie. Et le bellicisme de nos ennemis de nous tirer brutalement de cette ataraxie intellectuelle, de cette torpeur amorale. Nous y sommes. Nous devons soit, pour paraphraser Jules Barbey d'Aurevilly, nous jeter au pied de la Croix, soit - nihiliste - nous construire en Surhommes; le Dandy en est. Et inutile de trancher entre les termes de l'alternative, peut-être sont-ils conciliables? Jules Barbey d'Aurevilly s'y essaya; Charles Baudelaire, aussi.

Notamment se souvenir de Boni de Castellane, qui provoquait en duel quiconque manquait de respect à la Sainte Vierge; car, posture dandy, il ne tolérait aucun manque de respect à l'égard d'une femme en sa présence. Et cette rectitude morale, que corsetait un maintien irréprochable, renvoie à l'avachissement de nos mœurs, si l'on songe - un instant - aux agressions, que subirent des centaines d'Allemandes en début d'année. Nous pouvons palabrer sur l'inefficacité de la police, sur l'angélisme des édiles, sur la bestialité des réfugiés; être indécents, nous le pouvons. Alors que nous devrions avoir honte qu'aucun homme - Allemand, j'entends - ne se soit interposé pour protéger une compagne, une sœur, une inconnue. Aucun. Ce seul constat nous condamne. Se souvenir, aussi, de Lord Byron, qui, dandy idéaliste, ne joua pas aux intellectuels pour soutenir la cause des Grecs, mais engagea sa fortune, d'abord, sa personne, ensuite. Ce courage physique, qu'esquisse une poitrine virile habillée élégamment d'une chemise blanche entr'ouverte, tranche avec notre morale des jeans, qui élabore - comme seule réponse - aux assassinats de janvier, une manifestation, et aux massacres de novembre, une instrumentalisation de la fête; se saouler en terrasse est un idéal civilisationnel. Qu'ajouter?

Rien, mais ne pas oublier, enfin, que Charles Baudelaire, en 1848, fit le coup de feu en cravate sang-de-bœuf; en consignant, dans ses carnets intimes, que ces événements le dépolitiquèrent, le Dandy nous enseigne, encore. L'individu ne doit pas être un citoyen, qui - par confort ou intérêt - se soumet à ses représentants - démocratiques ou autoritaires -, l'individu doit se penser, par delà bien & mal, en Surhomme. Mais ne pas se méprendre. Le dandysme n'est pas un vade-mecum, où l'on pioche quelques citations au prétexte des circonstances; tendance contemporaine, qui réduit toute philosophie à n'être qu'un discours creux. Non, à la façon antique, le dandysme est une secte, qui engage ses disciples - corps & esprit.