Au prétexte de l'affaire Lacenaire

Modèle & photographe inconnus.

Modèle & photographe inconnus.

Cette monographie m'attira, il y a quelques années, à double titre. J'ai conservé de lointains souvenirs d'études universitaires une attirance - une fascination, presque - pour le crime; ce n'est pas tant l'acte, qui m'intéresse, que les circonstances qui le favorise. La transgression de normes morales ou d'interdits sociaux interroge nos valeurs; les relativise, parfois. D'autre part, la figure de Lacenaire, qualifié, dès son procès, en 1835, d'assassin-Dandy, ne pouvait que m'attirer irrésistiblement. S'y confronter, donc. Est-il vraiment cet assassin-Dandy? Ou n'est-ce, comme si souvent, qu'un mésusage journalistique? Cette chronique essayera de démêler au fil du texte ce nœud vipérin de contradictions, d'approximations & d'incertitudes.

Lacenaire fut un criminel, qui marqua ses contemporains. Selon leur sensibilité politique, ils désiraient y voir soit la créature d'une société apostat, soit la victime de la misère & des inégalités sociales. Quoi qu'il en soit, cet énergumène était insaisissable, même les classifications phrénologiques - si en vogue à l'époque - furent impuissantes à le cataloguer. Son profil est atypique. Ce jeune homme distingué n'a rien de la brute illettrée & alcoolique, qui fréquente ordinairement les cours d'assise; il rompt, donc, avec l'iconographie caricaturale du criminel-né. Son élégance vestimentaire interroge, aussi. Celui qui assassinat froidement, mais assez grossièrement, se construisit élégamment. De la «domestication des cheveux», qu'il lustre & arrange avec soin à la «petite moustache à la mode, qui relève sa figure» jusqu'au choix des vêtements trahissent un goût bourgeois - dont il détourne les codes -, mais harmonisent surtout la beauté à l'intelligence.

Si la rigueur vestimentaire n'élève pas au dandysme, le soin que Lacenaire apporte à sa toilette ne peut être réduit à un snobisme, à une élégance mondaine. Et peut-être que la presse populaire perçut cette complexité? Aussi, convient-il d'éprouver cette figure à la sentence baudelairienne: un «Dandy ne peut jamais être un homme vulgaire. S'il commettait un crime, il ne serait pas déchu peut-être; mais si ce crime naissait d'une source triviale, le déshonneur serait irréparable». La trivialité des crimes est évidente; ils furent même médiocres & n'auraient pas retenus l'attention de Thomas de Quincey pour la rédaction de son traité d'esthétique, De l'assassinat considéré comme un des Beaux-Arts. La déchéance pointe. La construction narrative, pourtant, que le meurtrier déroule lors de son procès & dans ses Mémoires, interdit d'être aussi péremptoire. À l'en croire, ses premiers délits, puis ses crimes, furent orchestrés, non à des seules fin pécuniaires, mais pour défier la société, qui l'écrasait & l'humiliait. Ainsi conçus, la trivialité des crimes cède le pas à une stratégie machiavélique, qui, elle, peut être Dandy. Pire, les crimes pour lesquels il comparaît sont encore un prétexte, certes à son suicide, mais essentiellement à la commission de nouveaux homicides. La rhétorique judiciaire de Lacenaire n'a d'autre ambition que d'obtenir la condamnation à mort de ses complices. Il y parvient. En cela la justice ne l'est plus, elle est détournée - à son insu - en bras armé du meurtrier.

Une telle perversion des valeurs morales, au-delà du dandysme, renvoie à l'éternelle opposition entre barbarie & civilisation. Cette dualité est cristallisée par une presse moralisatrice, qui - à des fins d'édification - veut que Lacenaire soit «une existence où la part est faite à l'intelligence autant qu'au vice, où, à côté d'une brillante éducation & d'un talent peu commun, se trouvent les habitudes de la plus révoltante immoralité & les passions les plus exécrables». Et de conclure que «l'ensemble de cette nature tient à la civilisation par la parole, [mais] est anthropophage par l'action». Si l'antagonisme a le mérite d'être clairement énoncé, je confesse que cette distinction, si confortable pour nos croyances, me semble pour le moins curieuse, si ce n'est absurde; et cela au-delà du cas, qui nous intéresse. Par quel mystère, en effet, la culture devrait-elle pacifier les instincts, apaiser les pulsions, éduquer les jouissances?

Une telle conception - qui relève du poncif - est aberrante en ce qu'elle postule un être idéal & renie, dans le même mouvement, tout un pan de la littérature, notamment sadienne, qui est pourtant une approche hyper-civilisée de la cruauté. Devrait-on, dès lors, considérer que l'abjection morale & littéraire de D.A.F. de Sade en fait un barbare acculturé? Cela peut conforter les douces illusions de nos sociétés aseptisées & désincarnées, mais cela est réduire hypocritement l'homme à une fiction idéale & intenable; Lacenaire s'y refuse. Et son insoumission, si radicale soit elle, suggère une anticipation, celle de l'ambition de Jean Lorrain, qui se pensait à la façon d'un barbare raffiné. Si celui-là n'avait pas le goût du sang, mais du sexe, l'intensité de ses pulsions bestiales, lui fit incarner aussi une rupture avec le dogme d'un être idéal & éthéré.

La libération des instincts primaires - primitifs, peut-être? - et la tentative de la rapprocher de la doctrine dandy peuvent surprendre. Le préjugé veut que le dandysme soit une construction artificielle de soi. Cette compréhension du dandysme est superficielle & en néglige l'essence. Le Dandy se construit à la façon d'un Surhomme nietzschéen. Ni il ne renie ses passions ni il ne les dompte. Au contraire. Il s'y soumet sans condition, certain qu'il est de la puissance d'une volonté - la sienne -, qui nécessairement dominera ses passions. Le Dandy est un être complexe. Et en ce sens, grâce à sa brutalité, Lacenaire est un Dandy que, seule la guillotine, empêcha de parachever. À moins, qu'elle le paracheva.

L'Affaire Lacenaire, Anne-Emmanuelle Demartini, Aubier, 2001.