Le Jardin des supplices

Jardin aux iris, par Adolfo Farsari.

Jardin aux iris, par Adolfo Farsari.

J’entretiens avec Le Jardin des supplices une relation ambiguë. La lecture de ce monstre littéraire, qui extrait le sublime du fumier, me fascine, mais les interprétations politiques, qui corsètent l’univers mirbellien, m’en éloignent. Cette obsession d’instiller de la morale dans la beauté me dérange; la création n’a - et ne doit avoir - d’autres ambitions qu’esthétiques. Influencé, peut-être, par la préface du Portrait de Dorian Gray, je ne peux - ni ne veux - voir dans ce roman, comme dans aucun autre, des conséquences éthiques. Le Jardin des supplices n’est ni une critique de l’obscénité d’une bourgeoisie coloniale ni même une dénonciation de mœurs - les nôtres - hypocritement civilisées; ce chef d’œuvre n’est qu’une esquisse - mais quelle esquisse! - du lien incestueux qui unit la beauté à la cruauté.

Confusion de mon esprit - peut-être - ce récit s’inscrit - à l’insu de son auteur? - dans les traces de l’œuvre aurevillienne. D’étranges correspondances m’intriguent. Notamment les «yeux verts [de Clara], pailletés d’or, comme ceux des fauves», qui réfléchissent ceux «d’émeraudes immobiles» d’une panthère, que défie Hauteclaire - la diabolique du Bonheur dans le crime.
Curiosité encore que la complexion d'une Clara qui, sans dénoter, pourrait s’inscrire en filigrane du recueil de Jules Barbey d’Aurevilly. N’est-elle pas la septième créature des Diaboliques, lorsque, perfide, elle inocule ses poisons dans les veines et les nerfs du narrateur? Distante, si ce n’est frigide, aussi longtemps que celui-ci se maîtrisa, se poliça, elle l’aima - ou le lui fit croire -, dès l’instant, où elle respira «la véritable & impure odeur de [son] âme». L’essence du roman, enfin, se révèle; les pérégrinations d’un politicien tricard n’étaient qu’un prétexte narratif. L’amant comprend trop tard - la veille d’accoster - que «ce corps aux formes divines, aux étreintes sauvages» le possède & qu’il lui appartient «comme le charbon appartient au feu qui le dévore & le consume». Et lorsque, médusé, il veut - et pourrait encore - fuir, Clara se fait tentatrice en lui promettant du fil de ses lèvres incarnates de l’initier aux «choses terribles» & aux «choses divines», qui l’abîmeront - elle le veut - «tout au fond du mystère de l’amour & de la mort ». Le Jardin des supplices est une éducation à l’amoralité; une telle perversion eut, à l’évidence, séduit Jules Barbey d’Aurevilly.

Peut-être anticipe-t-il cette cruelle archétypique sous les traits de la duchesse de Sierre-Leone - l’adultère de La Vengeance d’une femme? Cette aristocrate, qui - talion inexorable - se prostitue pour souiller le patronyme de son époux, sait «les crimes de l’extrême civilisation certainement plus atroces que ceux de l’extrême barbarie»; même déchue, elle demeure aristocrate et ne peut, donc, que s’en horrifier encore, alors que Clara, impavide, se complaît dans cette fange. Et s’en lasse. Blasée d’avoir vu, en Russie,«fouetter par des soldats, jusqu’à la mort, de belles jeunes filles»; indifférente de regarder, à Berlin, une sublime maîtresse être «dévorée par un lion, dans une cage»; et curieuse de jouir - ellipse pudique - de «toutes les terreurs, [de] toutes les tortures humaines». Repue de ces monstruosités, Clara ne désire plus que détailler le raffinement des souffrances des suppliciés chinois. Cette rare beauté - à l’en croire - la plonge dans des extases barbares & intenses. Le sang engendre la cyprine; la cruauté, l’orgasme.

Et si, à l’évidence, Le Jardin des supplices se teinte d’une atmosphère aurevillienne, la lente & précise description de cette descente - de cette chute? - dans les tréfonds immondes de l’âme humaine n’est pas sans évoquer les dissections des péchés auxquelles se livre l’ultramontain Barbey d’Aurevilly. En cela l’anarchiste se confond avec le catholique; et la morale, que certains veulent dresser à la façon d’un paravent, s’effondre pour ne révéler crûment que des obsessions esthétiques.

Le Jardin des supplices, Octave Mirbeau, 1899.