La Part maudite

Dorian Gray | Otto Verhagen [1924].

Dorian Gray | Otto Verhagen [1924].

Se souvenir d’une ancienne photographie, entrevue enfant, dans le cabinet de travail d’une marraine excentrique. Paul Léautaud, misérablement mis, attablé dans une pièce pauvre, entouré de quelques chats de gouttières; au cœur de cette désolation si criante, une accumulation négligée d’objets précieux & d’éditions originales. De ce capharnaüm singulier transparaît une indifférence matérielle; l’esquisse d’un dandysme du dénuement.

Incompréhension de la doxa. Le Dandy ne peut être, ne doit être, que cet «homme riche & oisif» que la caricature croque & véhicule ad nauseam. En insidieux impressionniste, pourtant, Charles Baudelaire, dans son essai, le dématérialise, par touches successives & subtiles; trop, peut-être. L’accentuation des contrastes en révèlera les finesses.

Charles Baudelaire invite les auteurs de high life à «doter leurs personnages de fortunes assez vastes». Ni concession ni compromission au matérialisme ambiant, cette injonction n’est même pas une facilité narrative, elle est une nécessité esthétique qui prétend émanciper l’écrivain du réel; la négliger, ou l’ignorer, c’est risquer de restreindre le sujet à l’évocation blafarde d’un objet abject. L’évolution stylistique de Joris-Karl Huysmans, à cet égard, est exemplaire; si À vau-l’eau s’empêtre encore dans les codes du naturalisme primitif – la rupture avec Émile Zola s’y entrevoit déjà –, À rebours, écrit deux ans plus tard, s’écarte sans équivoque de ces thèses infécondes. Dictée par l’impasse d’une théorie absurde, cette scission éclaire, aussi, sur l’ambition baudelairienne, qui, seule, nous intéresse, ici.

La matière de ces romans est identique. Les insatisfactions de Jean Folantin, cet homme des foules, d’une nourriture médiocre – celle des brasseries –, d’une sexualité lamentable – consommée avec des prostituées – et d’une ataraxie intellectuelle – celle d’un modeste fonctionnaire –, ne diffèrent pas, ou si peu, de celles de son frère consanguin, Jean des Esseintes, – que les mets raffinés, lassent; – que les perversions, toutes, blasent; – que le conformisme des élites intellectuelles, isole.

À la forme, en revanche, l’antagonisme est édifiant. La fortune du puîné lui permet de s’abîmer, en dilettante, dans des caprices somptuaires et, ainsi, espérer, dans «un instant de répit», rassembler – idéal stoïcien – «son corps & son âme écartelés»; Jean Folantin, petit gratte-papier, lui, se heurte à une médiocrité, qui le contraint de subir brutalement, sans nuance, des plaisirs faisandés.

De tels contrastes engendrent nécessairement des œuvres dissemblables & inconciliables; l’une, traitée à la façon naturaliste, produit un objet d’étude de sociologue, nullipare; l’autre, à la façon décadente, crée un manifeste esthétique, dont, à en croire Joris-Karl Huysmans, tous les «chapitres sont les amorces des volumes, qui suivirent» & qui s’inscrit à la suite de la modernité baudelairienne.

Charles Baudelaire, avec lucidité, pressentit, le premier, l’impossibilité d’une transcendance en une époque areligieuse & athée; aussi, ses critiques esquissent un nouvel idéal, où les paysages se marginalisent, les vanités disparaissent et où, seuls, les corps dénudés résistent; et quelques scènes urbaines, ou mondaines, apparaissent. Ces tentatives profanes de figuration trahissent l’impuissance de l’art à saisir une nature sans âme ni Dieu; un déséquilibre, donc. L’esprit humain, quelle que soit l’époque, quelle que soit la civilisation, est tiraillé, sans cesse, dans un mouvement contradictoire, entre aspirations apolliniennes & tentations dionysiaques; sans espérance immanente, il s’affaisse. Et l’illusoire progrès d’un siècle, qui, impudent, se croit, à la façon de ce prêtre baudelairien, créateur de Dieu, n’en précipite que la chute.

Châtiment de l’orgueil, qui, dans «le silence & la nuit», réduit l’artiste, dément & errant, à ne disséquer que les instincts – les plus bas –; c’est là que se tapit l’indélébile péché originel, ultime résurgence divine. Et cet artiste, souillé de cette fange, doit s’efforcer de recréer ses sujets, de rééduquer ses sens à une beauté horrible & d’extraire d’un détail insignifiant le sublime.

Ce sont ces tâtonnements que, Charles Baudelaire, en esthéticien, encadre; ses premières critiques, intuitives, s’aiguisent & s’affinent, d’un texte l’autre, pour se cristalliser, abouties, dans Le Peintre de la vie moderne, où, au fil des chapitres, le théoricien esquisse un idéal totalitaire, dont le Dandy est l’archétype monstrueux.

Et cette figure singulière, qui désire d’homme devenir Dieu, confrontée au néant de l’apostasie, doit – sous peine de déchoir – structurer un nouveau culte, qui, dans un désordre construit, s’inspire du stoïcisme ancien, des débauches orientales, des raffinements cruels de la Renaissance & de règles cléricales, qu’elle détourne: sidérés, notamment, des mortifications, les Dandies livrent leur corps à leurs miroirs; envieux de retraites monacales, ils se perdent devant une myriade de regardeurs; et, imprégnés encore de catholicisme, ils répondent aux dilapidations ecclésiales – qui ne scandalisent que les esprits indigents – par des dépenses somptuaires. Mais, pour eux, aucune indulgence.

De la perfection de leur émancipation matérielle dépend celle de leur ascèse; ainsi, la prohibition de l’exercice d’une profession – ce péché capital – s’inscrit dans «ce long effort» religieux, qui s’épuise «à la recherche d’une intimité perdue», depuis l’invention du «premier travail». Évolution, qui réduisit les hommes à n’être qu'une compétence technique, qu’un quelconque & interchangeable rouage de la mécanique au service de leur artisanat, puis de leur industrie, ou métier. Certains, notamment les Dandies, refusèrent cette spécialisation; aussi, s’inscrivirent-ils, consciemment, dans une tradition catholique émancipatrice et, inconsciemment, dans celle du Hagakure, de Jōchō Yamamoto, qui, retiré du monde, codifia l’éthique samouraï.

Suggérer une telle ascendance est une audace; s’en expliquer, donc. Oscar Wilde, dont la vie fut soumise à une tentation catholique incessante, esquissa, à son insu, cette étrange correspondance, au prétexte d’une conférence chicagoane, en février 1882; en théoricien de l’esthétisme, il souligne que le mal n’est pas tant dans la production des machines, mais dans le fait qu’elles transforment les hommes eux-mêmes en machines, alors que son idéal serait d’en faire des artistes, c’est-à-dire des hommes. Et si la prétention de Jōchō Yamamoto, si éloigné, dans le temps & dans l’espace, est de former des guerriers, il employa, pourtant, un langage étrangement similaire pour détailler cette nécessaire élévation de l’individu.

Cette influence, si évidente & si confuse, n’en exclut pas d’autres, notamment celle des sacrifices solaires des Aztèques – prodigieuse & insensée dilapidation des richesses – ou celle du potlatch des tribus amérindiennes – affirmation ruineuse d’un déterminisme de la force –; ce singulier syncrétisme esquisse une évidence, celle de l’irrépressible besoin de l’homme de s’arracher «à l’ordre réel, à la pauvreté des choses» pour se «rendre à l’ordre divin». Et le dandysme n’est qu’une de ces tentatives, qui entrelace, dans un désordre construit, les «rites cruels» de cultes primitifs, l’Eucharistie – holocauste civilisateur, qui se substitua aux immolations sanglantes des israélites – et le nihilisme des samouraïs.

Mais l’inspiration n’est pas imitation, elle est recréation; si les Dandies exsanguent ces institutions sacrificielles, ils en préservent la violence intrinsèque, dont le sacrifice de soi est la résurgence. Ainsi, ils disciplinent leur corps, corsètent leur esprit & renoncent aux vanités matérielles, dans une curieuse réécriture des vœux monastiques - singulièrement, celui de pauvreté. Religieux & Dandies pressentent que le «mépris achevé des richesses» est le seul «luxe authentique»; si ceux-là tendent à une perfection céleste, ceux-ci se consacrent à être une «splendeur infiniment ruinée», mais une splendeur.

La ruine est, par essence, un renoncement; une ascèse, donc. En cela le dandysme confine au stoïcisme; il en est l’abrégé contemporain, comme le cynisme en fut l’abrégé antique. Charles de Foucauld – aristocrate mondain, qui se retire solitaire au cœur du désert –, incarne ce dépouillement absolu. S’il en souligne les duretés, il en trahit, aussi, la permanence, notamment en s’inscrivant à la suite de Diogène de Sinope, qui, démuni, brisa un récipient – le seul qu’il possédait – lorsqu’il vit un enfant boire l’eau d’une fontaine dans ses mains; la béatitude pour l’un, la sagesse pour l’autre, s’atteignent dans cette destruction.

Et si les Dandies s’inspirent de ces ruines, ils les codifient; elles ne peuvent, ni ne doivent, être un hasard, ou un accident. Elles se préméditent. Les Dandies, ainsi, s’exercent à l’indifférence au prétexte de la dilapidation de leurs fortunes; se souvenir, notamment, des pertes de jeu abyssales de George Brummell, des dettes chroniques de Lord Byron, ou des dépenses somptuaires de Gabriele d’Annunzio. Cette systématique révèle, aussi, que l’indigence ne les déchoit pas; ruinés ou pauvres, les Dandies le demeurent, s’ils ne se compromettent pas dans l’odieux mercantilisme d’une époque, que résument les bassesses d’un comte d’Orsay, qui – après avoir épuisé sa fortune & celle de sa belle-mère & maîtresse, Lady Blessington –, s’abaissa notamment à la rédaction lucrative d’un Book of celebrity & se compromit, irrémédiablement, à déposer des brevets pour des inventions ferroviaires. Cette vulgarité n’échappe pas au jugement aurevillien, qui, lapidaire, la ratifie, dans une lettre, de septembre 1845, à son éditeur Trébutien, «d’Orsay est à Brummell ce que Pradon est à Racine».