Le Bal du diable

Modèle inconnus | Irina Ionesco.

Modèle inconnus | Irina Ionesco.

La quatrième de couverture me séduisit. Une jeune fille, Nina, mariée par ses parents à un aristocrate archétypique, qui, la nuit de noces consommée, fut enfermée - pour n’être pas vierge - dans un château «peuplé de nains, de fétichistes, de monstres, de personnages de cirque & d’anges aux ailes de cuir».

Cette promesse d’une immersion dans un univers pornographique & fantastique, si elle ne fut pas trompée, fut déçue. Rien ne manque. Femmes troncs abusées, tortures clownesques, onanisme romantique ou triolisme brutal, les scènes se succèdent à un rythme soutenu. Trop, sans doute. Ce déroulement à la façon d’une pellicule cinématographique est brouillon; fatigante impression d’une précipitation - reflet de notre époque déconcentrée.

Le Bal du diable n’est pas un roman, mais un synopsis. Les personnages sont si stéréotypés, qu’ils en deviennent caricaturaux, ou presque. Les décors & les scènes saisis en quelques mots lapidaires sont bâclés. L’évocation de l’antre diabolique est négligée, aussi. Et pourtant ce château aux souterrains labyrinthiques est un personnage en soi, qui, espèce de poupée gigogne, se décompose en dédales fantastiques, en cirque horrifique & en galerie des perversions. Le cirque, où s’exhibent d’étranges horreurs - châtiments cruels, raffinés & divertissants - ne devait être réduit, au risque de l’affadir, à quelques gradins, qui encerclent une piste. Dans une atmosphère enfantine - fût-elle dévoyée -, un cirque est peuplé de rideaux fantasmagoriques, habillé de tentures baroques &  animé d’une machinerie ogresque. La seule vue des engins acrobatiques stupéfie les spectateurs. Et l’auteur se disperse encore en esquissant la galerie des perversions comme une simple succession d’échoppes spécialisées, où se jouent des scènes banales & convenues.

Cette précipitation nous frustre & nous ennuie, comme le traitement des scènes pornographiques ou sadiques, érotiques ou tératologiques, nous laisse impuissant; à croire que Nadine Monfils ne jouissait pas en écrivant. Elle le devait, pourtant; seule injonction du genre. La littérature pornographique - comme le cinéma classé X - ne peut être, à la façon contemporaine, qu’une succession de baises vulgaires & brutales, qu’une accumulation de sexes épilés & d’épidermes aseptisés, qu’un amas de chairs désincarnées. Au contraire, ce genre est un délire, une exubérance, une folie. Les pornographes, qu’ils écrivent, filment ou photographient, doivent nous plonger dans un univers - le leur - complexe & construit. Leurs obsessions sont un parti pris, ils doivent les revendiquer. Et confronté à ces audaces, le voyeur jouira du spectacle & se façonnera, au gré de ses errances, un univers - le sien - à la façon d’un syncrétisme sensuel.

Ce mouvement incessant entre créateurs & regardeurs ne tend, donc, pas à une simple décharge éjaculatoire, mais à l’esquisse d’une esthétique, qui s’enchevêtre & se confond dans une aspiration totalitaire. Le style & la langue y sont aussi essentiels que les corps-à-corps.

Le Bal du diable | Nadine Monfils | La Musardine [2010].