Ascèse totalitaire

Yukio Mishima | Kishin Shinoyama [1966].

Yukio Mishima | Kishin Shinoyama [1966].

La forme du bréviaire impose une construction patiente, un collage minutieux, qui interdit un déroulement linéaire à la façon de celui d’une pellicule cinématographique. Et de revenir, donc, à cette ascèse si essentielle, qu’il convient de disséquer, encore.

Le dandysme se devine, en filigrane, de la pensée nietzschéenne, à moins que cela ne soit l’inverse. Les carcans académiques interdisent, si ce n'est de confondre, de rapprocher ces doctrines contemporaines; s’en émanciper au risque, sinon, de se compromettre dans un portrait figé & peu séduisant – celui des années d'errance – de Friedrich Nietzsche. Risque d’autant moins admissible qu’une lecture accidentelle, Nietzsche devant ses contemporains - chiné au hasard d’une brocante -, invite à briser les clichés et, des fragments éparpillés, à reconstituer une image kaléidoscopique - si séduisante - du philosophe.

Ainsi, – son élégance, à la façon de George Brummell, est irremarquable, c’est-à-dire construite, et affecte «une certaine allure d’artiste»; – sa distinction est reconnue, notamment, de l’aristocratie bâloise; – son impassibilité est enviée, singulièrement, de Richard Wagner, qui payerait pour ce maintien «toujours noble & digne»; enfin, – son «goût pour les masques», qui, certes, lassa Franz Overbeck, mais fascina Lou Andreas-Salomé, en ce qu’il lui «servaient à dissimuler une vie intérieure qu’il s’efforçait de ne jamais laisser transparaître» – l’impassibilité, encore.

Ces détails anecdotiques – cruciaux, donc – nuancent, parmi d’autres, cette perception caricaturale d’un philosophe austère, si ce n’est aride, et distillent un doute; une absurdité académique, peut-être. Friedrich Nietzsche, un Dandy? Son œuvre, une ascèse totalitaire? Ces interrogations de s’inscrire, sans dénoter, dans la prétention des Dandies d’être des Surhommes nietzschéens.

Le premier acte de cette construction, la rupture avec les contempteurs du corps. La dualité platonicienne – et, avec elle, judéo-chrétienne – qui postule une césure entre un esprit – pur, donc – et un corps – corrompu, nécessairement – est une aberration dandy; enfantins – si l’on en croit Zoroastre –, ils se veulent «corps & âme».

Cette résurgence de l’idéal stoïcien, qui s’esquisse en cette section, Charles Baudelaire, dans Mon cœur mis à nu, la synthétise dans une simple exigence, «être un saint pour soi-même»; et pour y tendre, de ponctuer ses journaux intimes, de Fusées à Hygiène, d’ukases lapidaires, qui corsètent, ainsi, par touches successives & correctrices, une «sagesse abrégée», qui s’atteint dans la toilette, la prière & le travail.

La toilette, ainsi conçue – et pratiquée –, est un essentiel; sa superficialité, un leurre, qui abuse les snobs - sine nobilitate - et autres élégants ordinaires. Pâles caricatures des Dandies, ils méconnaissent la physiologie nietzschéenne, qui postule un esprit, création du corps, comme «main de sa volonté»; aussi, leur toilette, certes irréprochable, est sans forme, c’est-à-dire vaine, là où celle des Dandies devient une gymnastique baudelairienne «propre à fortifier l’âme & à la discipliner».

L’exigence de la prière est le paradoxe d’une doctrine, si ce n’est athée, areligieuse. Et, pourtant, cette incohérence – nécessairement féconde – n’est pas absurde; ni le titre de cet essai, Bréviaire dandy, inspiré, aussi, par le catholicisme absolutiste d’un Charles Baudelaire – qui, incertain, vacille de l’exigence d’une prière orthodoxe à la tentation d’une hérésie subversive. Et d'autres Dandies succombèrent au dogme. Notamment, – Jules Barbey d’Aurevilly, ultramontain, qui – par péché d’orgueil – se confesse, debout, les poings sur les hanches; – Dorian Gray, reflet d’Oscar Wilde, qui se convertit au catholicisme; – Pierre Loti, qui, protestant incroyant, espérait découvrir la foi, fut-elle mahométane, à la faveur d’un pèlerinage en Terre sainte. Et ne pas négliger, dans cette énumération lacunaire, Jean des Esseintes, qui, certes, détourne de leur objet premier les Exercices spirituels, de saint Ignace de Loyola, pour corseter son ascétisme, mais qui, in extremis, cristallise, dans une ultime obsécration schizophrénique, son désarroi – celui des Dandies, donc – d’être abandonné d’un Dieu assassiné; en vain, le supplie-t-il de prendre «pitié du chrétien qui doute, de l’incrédule qui voudrait croire, du forçat de la vie qui s’embarque seul, dans la nuit, sous un firmament que n’éclairent plus les consolants fanaux du vieil espoir».

L’observation de ces hétérodoxes – et aussi celle d’autres, ici, négligés – réduit l’athéisme des Dandies à une affectation, à une posture; et leur irrévérence blasphématoire, à un voile impudique, qui dissimule, si négligemment, leur désespérance. Et ce collage dadaïste suggère, aussi, la nécessité d’une transcendance, qui, si, depuis le déicide, n’est plus divine, s’esquisse, en contrepoints, dans l’attirance satanique. Des Diaboliques, de Jules Barbey d’Aurevilly, à Là-bas, de Joris-Karl Huysmans, les anathèmes des décadents & leurs imprécations trahissent l’évidence, le diable est Dieu encore; Charles Baudelaire, au dernier vers du Joueur, croque celle-ci en une supplique prosaïque & contradictoire: «Mon Dieu! Seigneur, mon Dieu! faites que le diable me tienne sa parole». L’ambiguïté dandy y est toute entière contenue.

Le travail, enfin, est l’hygiène de l’intelligence. Le styliste impeccable, Louis-Ferdinand Céline, au prétexte d’un entretien radiophonique, à la fin des années cinquante, avec le journaliste Albert Zbinden, évoque ses partis pris politiques & littéraires. L’écrivain doute que «l’éloquence naturelle» suffit à tenir, seule, «quatre ou cinq cents pages d’efforts de stylisation», il se contraint, donc, à  beaucoup de labeur» pour «complètement revoir & revoir» ses manuscrits; jusqu’à l’épuisement.

Cette rigueur rédactionnelle répond aux heures interminables de la toilette – autre forme de l’absolu, réside-t-il dans l’insignifiant –; les Dandies, perfectionnistes eux aussi, se défient d’une beauté native, si fragile, ou de l’excellence d’un tailleur, si trompeuse. Et, dans une étrange correspondance, le «monceau de blancs tissus froissés» – les erreurs du Beau, selon l’épigramme de son valet de chambre –, qui, chaque matin, «encombrait son cabinet», dialogue avec les feuillets annotés, surlignés & raturés de l’écrivain.

Et cette discipline se doit d’être insoupçonnable; l’entr’apercevoir serait une impolitesse, une faute. Louis-Ferdinand Céline est exemplaire, encore; il concentre, inlassable, «quatre-vingt mille pages à la main» en «quatre cents pages imprimées», car, considère-t-il, «tout ce qui est mécanique, servitude ou service» indiffère le lecteur. Cette exigence est aussi celles des Dandies; l’obsession brummellienne, notamment, d’une élégance irremarquable, exacerbe la sobriété & réduit quatre heures de toilettes à être, en un instant, oubliées.

De la décomposition de cette sagesse abrégée, au hasard de quelques réflexions disparates, une constante s’esquisse: la nécessité de ponctuer le temps, à la façon d’un métronome, pour soumettre le corps & l’esprit à une routine émancipatrice des scories sociales & morales; l’ascète épure, ainsi, son «talent inné» pour devenir soi. Et cette ambition au sens nietzschéen - façonner un lion d’un chameau - est une finalité pour certains, ou un obstacle infranchissable, pour d’autres, elle n’est, en revanche, pour les Dandies, que la première étape de leur construction. La seconde - infantiliser le fauve - sera celle du Surhomme.