À la façon d'un écorché

Dorian Gray | Otto Verhagen [1924].

Dorian Gray | Otto Verhagen [1924].

Le dandysme, dans une acception étroite, est un phénomène de mode éphémère & restreint. Éphémère, il débute avec George Brummell & s’éteint à la mort de Marcel Proust; restreint, il s'implante, exclusivement, en Angleterre & en France. Une telle perspective, historiquement exacte, réduit le dandysme à une excentricité, comme il y eut celle des Macaronis, des Muscadins ou des Incroyables.

Et si le dandysme est une philosophie, alors il est intemporel & universel, nécessairement. Le Beau a des prédécesseurs; selon Charles Baudelaire, Alcibiade [1] & Catilina en sont des «types éclatants» & Jules Barbey d’Aurevilly suggère, aussi, le duc de Lauzun ou le prince de Kaunitz. L’Angleterre & la France sont trop étroites pour une telle doctrine, qui marque certains Italiens ou quelques Russes, et qui colonise, à en croire François-René de Chateaubriand, jusqu’aux «forêts & au bord des lacs du Nouveau-Monde».

Cette intemporalité & cette universalité – ce catholicisme, donc – interdisent – cela serait si caricatural – de concevoir un Dandy archétypique & immuable. L’étude du dandysme s’apparente aux travaux des anatomistes anciens; et c’est à la façon des écorchés, qu’il convient de le croquer pour en apercevoir certains traits.

La beauté seule d’Alcibiade ne le crée pas Dandy; sa séduction & ses provocations conscientes le distinguent. Et si un obscur écrivain romain, Cornelius Nepos, le décrit – envieux, sans doute – comme «luxuriosus, dissolutus, libidinosus, intemperans», c’est qu’il y a une fatalité dandy. Une atmosphère délétère, nécessairement, entoure les Dandies, ou leurs archétypes. Cette touche de scandale, si elle est consciente, suffit à rehausser une beauté parfaite; ni Pierre Drieu la Rochelle ni Jean Lorrain ne s’y trompèrent.

Cette beauté parfaite, qui fige tant Alcibiade que Dorian Gray, est insuffisante; et son corollaire, contestable. La disgrâce physique n’est pas antédandy. Ni le visage simiesque d’Oscar Wilde, ni la claudication de Lord Byron, ni même la laideur, selon sa mère, de Jules Barbey d’Aurevilly ne les déchoient; le dandysme est une nuance si subtile.

Sans élégance, la beauté est nue. Ni à la mode ni démodé, le Dandy est singulier. Alcibiade, détournant les codes athéniens, portait, lors de ses promenades sur l’agora, des tuniques pourpres; déjà, création d’une silhouette. Cette exigence du détail se trahit jusque dans la confection de ses chaussures; il en créa d’étonnantes, les Alcibiades. Et dans cet esprit, à en croire Jules Barbey d’Aurevilly, Lord Spencer, coupa une basque de son habit et, ainsi, «fit cette chose qui, depuis, a porté son nom». De ces anecdotes, qui en négligent d’autres [2], déduire que l’élégance n’est pas le strict respect d’une convention; c’est une audace, «une certaine manière de porter l’habit».

Ainsi, l’on «peut être Dandy avec un habit chiffonné», même sciemment élimé, comme ce fut une tendance de certains Fashionables, qui tentèrent de se démarquer du sobre costume brummellien; cette rupture, pour être dandy, doit être préméditée. Ni hasard ni improvisation. George Brummell – exercice de codification – consacra même un essai, The principles of costume, aux élégances masculine & féminine, de l’antiquité gréco-romaine au dix-neuvième siècle britannique.

Cette exigence de l’élégance, Joris-Karl Huysmans, au premier chapitre de son manifeste, en transcenda les codes & la sacralisa. Dans le détournement d’une liturgie catholique, il ordonna prêtre Jean des Esseintes; celui-ci montait en chaire pour prêcher «le sermon sur le dandysme» à «ses bottiers & tailleurs». L’excommunication menace l’artisan, qui ne respecterait pas, «de la façon la plus absolue, ses brefs en matière de coupe». Et d’une mise en scène – blasphématoire? – de détruire la calomnie balzacienne, qui réduit, dans le Traité de la vie élégante, le Dandy à «un meuble de boudoir, un mannequin extrêmement ingénieux»; de ridiculiser, aussi, la caricature assassine & irrésistible d’Edward Bulwer Lytton, qui croque - dans England & the English - un Dandy créature de ses tailleurs, à moins qu'ils ne soient leur Frankenstein. Le Dandy est le créateur; le tailleur, l’instrument.

«Symbole de la supériorité aristocratique de l’esprit» dandy, l’élégance est dans le détail, dans la singularité. Elle se décline, insaisissable, de la sobriété stricte de George Brummell aux outrances flamboyantes de Jules Barbey d’Aurevilly; de la rigueur maniaque de Jean des Esseintes à l’orientalisme ambigu de Pierre Loti; des improbables costumes – camaïeu de vert – du duc de Fréneuse à la simplicité épurée d’un Robert de Montesquiou vieillissant. Et, dans ce dégradé incessant, le détournement des codes est la constante; la silhouette distinguée, la variable.

La futilité de la mode incarne la théorie baudelairienne du beau; dans sa maîtrise de l’élégance, le Dandy se révèle être un esthète, qui, lucide, méprise l’idée absurde d’un «beau unique & absolu». Ainsi, en introduction de son essai, Le Peintre de la vie moderne, Charles Baudelaire de saisir – intuition si dandy – que «le beau est toujours, inévitablement, d’une composition double. Le beau est fait d’un élément éternel, invariable, et d’un élément relatif, circonstanciel». Et cela induit, nécessairement, une rupture avec le classicisme; le beau n’est plus académique, il se sublime.

De cette distinction, l’esthète – ce sensualiste –, à la façon proustienne du narrateur du Côté de Guermantes, pressent «que la laideur a quelque chose d’aristocratique»; inversion de valeur – ou amoralisme? –, d’un dix-neuvième siècle transitoire, «où la démocratie n’est pas encore toute puissante, où l’aristocratie n’est que partiellement chancelante & avilie».

Cette révolution sociale, que saisit Charles Baudelaire, se double de l’assassinat de Dieu, qu’annonce, concomitamment – ou presque –, Friedrich Nietzsche, à moins qu’il n'en soit une conséquence inéluctable. Et dans cet effondrement, le dandysme se cristallise en un rejet des traditions anciennes & en un refus de substituer les idoles contemporaines à Dieu; et l’évidence d’un art ni religieux ni transcendant d’imposer une esthétique nouvelle, celle de la sensualité – de l’expérience, donc.

Cet idéal monstrueux de s’incarner, notamment, dans le regard d’Astarté, qui obsède le duc de Fréneuse. Jean Lorrain de décrire crûment les immondices de l’esprit & les souillures des corps; Monsieur de Phocas n’est ni une subversion ni le délire d’un érotomane morbide, mais l’incarnation crue des évocations pudiques d’À rebours & la réécriture des sections censurées du Portrait de Dorian Gray. L’atmosphère, qui se dégage de ce triptyque décadent, interroge les impossibilités dandies, dont, seul, le suicide pourrait être l’issue.

Certains y cédèrent. Et de penser, en particulier, à Jacques Rigaut – dandy Dada –, qui, le jour de ses vingt ans, arrêta celui de sa mort, le 6 novembre 1929; à l’échéance, il s’exécuta froidement [3]. D’autres refusèrent le dilemme aurevillien, qui se devine en filigrane – ni catholicisme ni revolver – et imposèrent un troisième terme à cette alternative, perinde ac cadaver.

À la façon d’un cadavre. Cette injonction jésuite & baudelairienne exsangue le corps, discipline l’esprit & dompte les instincts. «Vivre, les serviteurs feront cela pour nous», prescrit l’irrédentiste comte Villiers de l’Isle-Adam, dont l’aphorisme laïcise, sans le dénaturer, ce vœu d’obéissance, qui «n’était pas plus despotique ni plus obéi que cette doctrine de l’élégance».

Être un cadavre prohibe intrinsèquement le suicide; la déchéance doit être lente & douloureuse. Ainsi, quoi qu’en écrive Michel Onfray dans son réquisitoire, Vies & Mort d’un dandy, le Beau – désireux de se canoniser – devait s’interdire la facilité du suicide, notamment la nuit, où il «perd au whist» & «demande une bougie, afin de pouvoir signer son chèque, et un pistolet». Si George Brummell avait accepté celui que lui tendit un hussard, il se serait réduit à n’être qu’un écervelé quelconque, qu’un destin avorté. Cette retraite silencieuse, pitoyable – que phantasme Michel Onfray –, est la nécessité d’une ambition plus élevée, celle d’être à la façon d'un cadavre.

Et l’observation de cette alternative tripartite trahit, encore, l’insaisissabilité d’une doctrine protéiforme; une constante, pourtant, s’esquisse. Catholiques, suicidaires ou cadavres, l’idéal de beauté s’impose aux Dandies, qui, tous, se sculptent en œuvre d’art ultime. Cette réification esthétique impose de flirter avec la marge, de risquer la folie: effondrement pathologique de Jean des Esseintes, opiomanie de Dorian Gray & inéluctable déchéance de George Brummell, notamment. Le dandysme est un nihilisme, aussi.


[1] Charles Baudelaire de compléter ce diptyque de César, dont l’obsession du pouvoir, pourtant, comme les crimes vulgaires de Catilina – fut-il fascinant –, les relèguent irrémédiablement aux marges du dandysme; Alcibiade, seul, – dans ce triptyque antique –, figure ambiguë & complexe, peut, sans le réaliser parfaitement, y prétendre.

[2] Évoquer, ainsi, l’obsession du Beau, qui recourait à trois gantiers pour confectionner une paire de gants parfaite. Ou ne pas négliger celle du prince de Kaunitz, qui «pour donner à ses cheveux la nuance exacte passait dans une enfilade de salons dont il avait calculé la grandeur & le nombre de valets», qui «armés de houppes le poudraient seulement le temps qu’il passait».

[3] Une étrange similitude de suggérer une autre intrigue aux détails oubliés, hélas. En quelques lignes, le narrateur de décrire la routine préméditée d’un nihiliste russe, qui, avec méthode, chaque jour, pendant des mois, lima imperceptiblement le gland ornemental d’un samovar en argent; lorsque celui-là se sépara de celui-ci, l’homme, imperturbablement, en chargea son revolver & se suicida, dans l’instant.