Naître Dandy, et le devenir

Dorian Gray | Otto Verhagen [1924].

Dorian Gray | Otto Verhagen [1924].

L’idée d’une prédestination transcendante est absurde; sans doute, est-elle immanente. Ni béatification arbitraire ni damnation aveugle. Le dandysme, à l’origine, est une curiosité instinctive qu’une fascination initiatrice, ensuite, révèle et qui s’atteint, enfin, dans une ascèse totalitaire.

La Curiosité instinctive
Observons des enfants, d’éducation & d’instruction équivalentes, livrés sans tutelle à l’inconnu d’une bibliothèque. Certains – les socialistes innés – se tourneront d’instinct vers l’ignoble naturalisme d’un Émile Zola; d’autres – les prétendants à l’intellectualisme infécond –, vers l’obscénité sartrienne; d’aucuns – les psychanalystes incurables –, vers l’autofiction. L'expérience pourrait se répéter ad libitum. Elle reproduirait, à la fin, dans une exacte proportion, la composition de nos sociétés; ce qui relativise – et cela est crucial – l’axiome populaire, qui veut que nos lectures nous forment, alors qu’elles nous trahissent, seulement.

Et de cet empirisme abstrait se concentrer sur une observation particulière, celle de Jean des Esseintes. La notice concise d’À rebours, en quelques paragraphes, en retrace l’enfance. D’une intelligence singulière, qu’il stimula, délaissé & solitaire, de lectures hasardeuses & de méditations réitératives, il structura une pensée éveillée, mais indocile à l’autorité & à l’enseignement des jésuites; ceux-ci, si subtiles, «le laissèrent travailler aux études qui lui plaisaient & négliger les autres».

Ces lectures hasardeuses? Des traités de théologie. Cette intuition préservée d’une éducation autoritaire, mais étayée, si discrètement, d’une érudition ecclésiastique, se polit, patiemment, et marqua, irrémédiablement, ses inclinations esthétiques. Une fatalité inconsciente prédestinait Jean des Esseintes à un dandysme anachorète.

D’un examen l’autre. Si l’évocation de l’enfance de Dorian Gray est, dans son Portrait, négligée, quelques bribes permettent d’en saisir l’atmosphère. Une troublante similitude s’impose. Un désintérêt familial – si ce n’est une hostilité –, qui favorise une instruction aristocratique [1], c’est-à-dire lapidaire; et l’inclination curieuse, ainsi, de s’exprimer à peine contrainte.

Cette prémisse de dandysme, la curiosités instinctive, est nécessaire; elle est insuffisante, pourtant. Si une éducation ne la brise pas – et elle doit se l’interdire –, l’inflexion doit encore se préciser, se marquer, au risque de se dissiper.

La Fascination initiatrice
Une rencontre, seule, peut – doit – révéler un dandysme latent, inconscient encore. Ce fut, notamment, celle de Jules Barbey d’Aurevilly, au soir de sa vie, qui corseta le dandysme – certes outré – de Jean Lorrain. Celui-ci, dans ses Pall-Mall semaines, crée son maître «évêque in partibus du diocèse de la perversité».

Certains intellectuels, qui méprisent un pédéraste vicieux & plagiaire, considèrent, à tort, que l’admiration de Jean Lorrain est sans retour. Leur moralisme les aveugle, sans doute; et ils méconnaissent de petites attentions, si cruciales. Ainsi, Jules Barbey d’Aurevilly, qui lui dédicace l’incestueuse Page d’histoire, écrit – singulier parallélisme – «ce qui n’est pas une monstruosité» pour vous. D’autres détails leurs échappent, aussi. Notamment, il est too late. Jules Barbey d’Aurevilly est un Dandy vieillissant; il n’est plus ce jeune Lion, qui s’efforça d’initier Maurice de Guérin – et ne put que révéler son talent poétique. Sa sympathie pour Jean Lorrain est une connivence de l’esprit, à moins qu’il ne s’agisse de la rencontre de deux masques, qui dissimulent – selon son disciple, dans une correspondance post mortem – «une aristocratie décadente», «un crépuscule des dieux».

L’évidence de cette rencontre que des biographies partiales, ou lacunaires, pénètrent imparfaitement, renvoie à celle, au contraire si détaillée, de Dorian Gray & de Lord Henry. En cela le roman dépasse l’historiographie, qui - par prétention scientifique - s’empêtre dans une chronologie & dans des sources, qui, si elles saisissent chaque moment d’une existence, sont impropres à en révéler l’essentiel, l’indicible d’une vie. Ainsi, dès les premiers instants, dans l’atelier de Basil Hallward, la beauté du tableau, puis celle de Dorian, séduisirent ce Dandy absolu. Ses traits – ses aphorismes – touchèrent le modèle, le troublèrent; il chancela. Ce vacillement le renvoya à «un livre, qui lui avait révélé», à l’âge de seize ans, «bien des choses qu’il ignorait jusque-là». Et cette réminiscence fit de Lord Henry un démiurge. Il se lia d’amitié avec Dorian Gray; non, il lui devint indispensable. Il joua de cette emprise, Pygmalion contemporain, pour distiller ses sentences et, ainsi, aiguillonner les pensées immatures, encore, de sa créature.

Si l’éducation d’un enfant doit être discrète, et, ainsi, ne pas briser son intelligence; au contraire, pour stimuler celle-ci, l’éducation d’un jeune homme doit être exigeante, éprouvante. L’exercice est délicat; Lord Henry le pressent. «Influencer une personne, c’est lui donner son âme»; c’est risquer de la priver de «ses propres pensées», de lui interdire de brûler «ses propres passions». Influencer est antédandy; ni endoctrinement ni imitation. Et cette conscience dicta à Lord Henry, l’instant précis de s’éclipser, non sans abandonner – dernier acte de l’initiation – un livre jaune, – celui qui le fascina à l’adolescence – dans la bibliothèque de Dorian Gray. Le découvrant, le jeune homme s’y abîma, incontinent.

Les pages s’enchaînèrent; déjà troublé des insinuations brillantes de son maître & de l’expérience de sa déchéance physique, par tableau interposé, cette lecture le sidéra. Le soir même, Dorian Gray fut en retard au dîner; inconsciemment sans doute, il n’est plus le disciple de Lord Henry. Cette rupture inéluctable est encore implicite. Elle se trahit, à peine, dans une remarque rectificatrice, «fasciner» n’est pas «plaire». La distance entre les deux gentlemen, dès cet instant, ne cessera de se marquer. Le Dandy se construit seul, nécessairement.

L’Ascèse totalitaire
Si Dorian Gray «ne put se libérer de l’influence de ce livre», il n’essaya même pas. Il n’eut de cesse, au contraire, de le collectionner, d’en relier ses exemplaires en diverses teintes pour les harmoniser à ses caprices et, ainsi, ne pas délaisser ce roman, si essentiel, aux hasards de ses sautes d’humeur.

Ce livre jaune? Oscar Wilde ne le nomme pas. Il sème, seulement, au dixième chapitre, quelques indices. «Style curieusement orné», «métaphores aussi monstrueuses que des orchidées & des couleurs aussi subtiles», «livres vénéneux» ou «confessions morbides d’un pécheur moderne»; ce livre pourrait être À rebours.
«Roman sans intrigue, à un seul personnage» esquisse l’évidence; ce livre doit être À rebours.
La référence au jaune de la couverture – couleur singulière & distinctive des éditions Charpentier, qui publièrent, en 1884, le texte de Joris-Karl Huysmans – achève de nous convaincre; ce livre est À rebours.

Et si ce manifeste du décadentisme cristallise une esthétique totalitaire, il détaille, aussi, l’ascèse de Jean des Esseintes. Dans cette dernière perspective, sa lecture suggère, si étrangement, celle du paragraphe deux cent soixante-trois du premier volume d’Humain, trop humain. Non sans ténacité, constance & énergie, Jean des Esseintes se confronte à ses errances esthétiques; son idéal, la beauté absolue, est le «talent inné» d’un esthète, non moins absolu. Si son échec in extremis le déchoit en dandysme, cela n’invalide en rien l’impératif nietzschéen ni la doctrine dandy. Seuls, de rarissimes disciples flirtent jusqu’à l’atteindre cet état de grâce. Étrange correspondance encore, les  stoïciens ne disent pas autre chose. Ni Chrysippe, ni Zénon, ni même Sénèque ne prétendirent à la sagesse. C’est la tension vers cet état, qui les fascina & les façonna.

De tels sacrifices pour un inaccessible fragilisent la perception commune du dandysme - et celle du stoïcisme aussi, soit écrit en passant -; nihilisme impraticable en sa forme primitive, il ne peut être qu’une apparence, qu’une élégance. Et l’échec de Jean des Esseintes, c’est-à-dire l’abandon de sa retraite de Fontenay pour trivialement se soigner, ne pas mourir, est – pour quelques esprits étroits – la démonstration de l’impossibilité dandy. Ils négligent, ainsi, que si le dandysme est une élégance, il est aussi - si ce n’est essentiellement - une esthétique - une morale, donc.

Et cela Jules Barbey d’Aurevilly, dans sa critique d’À rebours, l’a pressenti; il saisit le dilemme dandy, «choisir entre la bouche d’un pistolet ou le pied de la croix». Ultramontain, Jules Barbey d’Aurevilly – énième complication – rompt avec le dandysme originel; vingt ans plus tard, quant à lui, Joris-Karl Huysmans, converti au catholicisme, a aussi choisi. Et les Dandies? Intrinsèquement areligieux, pour eux, ce sera la tentation du suicide.


[1] Lord Fermor – archétype de l’aristocrate anglais –, au hasard d’une conversation avec Lord Henry, son neveu, de saisir, en une phrase, l’esprit d’une telle instruction : « Si un homme est un gentleman, il en sait bien assez, et s’il ne l’est pas, tout ce qu’il sait est mauvais pour lui ».