[Ascèse assassine]

Il faut peindre les vices tels qu'ils sont.
[Charles Baudelaire]
 Graveur inconnu [1822]

Graveur inconnu [1822]

En quatorze ans de mariage, une seule fois, par hasard, il lui aura donné du plaisir, en mourant. Si la jouissance était imprévisible, la mort était préméditée. Elle détestait être l'épouse de cet inverti refoulé. La vulgarité et l'arbitraire d'une procédure judiciaire rendaient le divorce inconcevable; être veuve, à l'aube de ses trente-sept ans, la séduisait.

Exempte de tristesse, l'ambiance feutrée, autour de cette dépouille encore tiède, recèle, en silence, les prémices d'intrigues successorales; veuve, Clara est livrée aux ressentiments accumulés de cette famille déchirée.

André, maître de cérémonie, entre dans la chambre mortuaire et, de quelques gestes professionnels et expérimentés, ordonne, muet, à deux croquemorts ses instructions; en rythme, ils exécutent un lent et méthodique va-et-vient du salon au couloir de la morgue, pour y entasser gerbes et couronnes pléthoriques, qui fleurissent un défunt connu de tous, mais, dans quelques heures, déjà oublié.

Clara, indifférente aux préparatifs de cette levée de corps, détaille, physica curiosa, chaque trait du cadavre. La mort, insinuation hideuse, a déformé, jusqu'au grotesque, ce corps inharmonieux, qui, putride, exhale les poisons; une essence de jasmin capiteuse, qui imprègne son mouchoir, est impuissante à en dominer l'odeur insidieuse.

Clara arrête les nécrophores, qui, ombres grises, emportent les dernières gerbes de lys blanc et les prie, indisposée, de laisser ces fleurs aux odeurs puissantes, qui, seules, estompent les relents de la dépouille. Un murmure hostile emplit le silence.

André, imperturbable, acquiesce; les familiers dévisagent, outrés et dédaigneux, cette veuve déséduquée. Clara, avec mépris, soutient ces insultes, qui l'égratignent sans la blesser. Elle est, pour son malheur, de ces femmes, qui fascinent et terrifient les hommes et que leurs épouses, jalouses et menacées, haïssent. Elle s'est marginalisée, orgueilleuse, d'une société, qui redoute une beauté à la fulgurance nécessairement amorale.

Pendant que ses subalternes saisissent le couvercle du cercueil, André replie, sur le cadavre, le capiton. Clara scrute, une ultime fois, ce mannequin de cire obèse, qui pourrait rejoindre, pense-t-elle, la collection florentine des sublimes horreurs, au Museo Zoologico e di Storia Naturale della Specola.

Elle s'amuse de l'idée que les dernières images de ce cocu furent uniformément jaunes. Le hasard, ironique et cruel, a voulu que son intoxication à la digitaline induise, cas rarissime, une xanthopsie, qui lui rappelait, à chaque clignement d'œil, qu'il était trompé et trahi; il comprenait, hypocondriaque, que cette intoxication n'était pas médicamenteuse et, paranoïaque, que Clara, épouse distante, était responsable de son empoisonnement. Pour ne pas salir son patronyme, agonisant, il se taisait sur la cause présumée de son intoxication. Il avait été, consciemment, le complice muet de son assassinat, qu'elle avait longuement réfléchi, minutieusement préparé et implacablement exécuté. Depuis cet avortement clandestin, elle flirtait avec l'idée d'être une empoisonneuse.

Si elle pouvait, parfois, tolérer que cet époux, relation hygiénique, la pénètre, elle prétendait être, et rester, nullipare. Il s'était, donc, condamné en la fécondant, malgré ses précautions contraceptives. Refusant une grossesse, qui, comme une tumeur, déformerait son corps, elle avait, à son insu, avorté. Ce sang, qui, des jours durant, coulait le long de ses cuisses, la révulsait. Elle se devait de l'assassiner pour avoir dégradé un corps, qu'elle s’efforçait, depuis sa puberté, d'éduquer. Son vagin étroit et sa vulve élégante, habillés de grandes et petites lèvres parfaitement dessinées, ne deviendraient pas des orifices distendus et béants.

Cet étranger disparaît sous le couvercle du cercueil, que les croquemorts scellent, définitivement, de quatre vis de bronze. Secondés par deux confrères, sous la direction d'André, ils soulèvent, péniblement, la bière du catafalque; pantin désarticulé, le cercueil, en déséquilibre, s'affaisse sur les épaules de ses porteurs. D'un pas lourd, ils rejoignent l'élégant corbillard dissimulé sous les gerbes, couronnes et rubans. Clara, qui suit, isolée, ce cadavre, noue négligemment sa longue chevelure corbeau, au-dessus de sa nuque, et ajuste sa redingote en fourrure de poulain noir.

Son teint d'une pâleur aristocratique est, insensiblement, rehaussé d'un fard à lèvres d'un carmin diaphane; sa toilette, sciemment, détourne l'austérité des codes vestimentaires du grand deuil. Un sobre collier ras du cou s'évase sur une poitrine, abondante et voluptueuse, qu'un bustier vaporeux ajuste, lâchement. Sa gorge libre tombe élégamment et se balance aux rythmes des hanches que, garçonne sensuelle, Clara souligne d'un pantalon noir habillé d'une paire de bottes lacées, aux talons anorexiques et effilés.

Clara prend place sur la banquette arrière du corbillard. Le convoi funèbre s'ébranle. André, du siège avant passager, observe, discrètement, cette veuve à la beauté païenne, à l'élégance bohème et à la voix imperceptible, qu'il sait, d'expérience, dangereuse.

La circulation est dense; quelques passants rasent nonchalants les murs. Clara s'imprègne, malgré elle, à travers la vitre, de ce quotidien laborieux et terne. La confrontation à cette réalité l'étreint. Elle glisse, addict, un Xanax sous sa langue, qui, libérant l'amertume de ses molécules anxiolytiques, estompe, à peine, les réminiscences de la rencontre, il y a vingt et un ans, du Portrait de Dorian Gray, dont la lecture, et les relectures obsessionnelles, lui révélèrent le pouvoir de sa beauté. Seuls de puissants sédatifs maîtrisèrent ces crises d'angoisse; les premières.

Lorsque le gynécologue pose son diagnostic, elle subit la vision d'une cire obscène, de Clemente Susini, exposée à La Specola. Le céroplaste, curiosa naturalia, écorche et décharne le tronc d'une jeune femme alanguie pour dévoiler, sans pudeur, organes, viscères et fœtus. Cette vue interne d'une grossesse tétanise Clara, qui, d'une pilule abortive, se purge, dans des flots hémorragiques, de cette gangrène.

Exsangue, son teint d'aristocratique devient livide. Alitée une dizaine de jours, elle éprouve la nécessité d'évacuer cet époux de son existence, comme cet embryon de son utérus. Elle répugne à souiller ses mains de son sang; ni arme à feu ni arme blanche. Convalescente, elle découvre fascinée les crimes de Vera Renczi. Ce sera le poison.

Au pied de l'église, le corbillard s'immobilise; la portière s'ouvre. Clara descend et, digne, gravit une à une les marches du perron; précédée du maître de cérémonie, elle remonte l'allée centrale. Baignés d'un soleil froid et printanier, les vitraux colorent la pénombre et esquissent les silhouettes des notables flanqués de leurs épouses, qui, médisantes, épient chaque mouvement de cette veuve, outrageusement sublime; elles rêvent, envieuses, de la déchoir.

Seule la beauté insoutenable du Christ, aux muscles endoloris et à la peau suppliciée, trouble Clara. Le périzonium, soufflé par le vent sculpté, suggère une puissance dolente et virile, qui avive ses sens. Elle désire, ardente, s'aboucher à ses lèvres asphyxiées. Elle, l'athée, au pied du maître-autel, s'agenouille. Se relevant, elle se maîtrise et offre à l'assistance son impassibilité.

À peine assise, les orgues tempêtent; le cruciféraire, le prêtre et la bière entament leur lente procession. L'assemblée se lève, bruyamment; dans un mouvement, feutré et machinal, Clara aussi. Ses pensées sont ailleurs; la virtuosité d'une Vera Renczi la séduit. Elle profite de son repos analeptique pour lire, studieuse, des traités de pharmacologie et des précis de médecine légale. Pour évacuer cet époux hypocalcémique, la digitoxoside, cardiotonique puissant, est le poison idéal.

Clara extrait, clandestine, les molécules vénéneuses de la digitale pourpre. Sa réserve de poison constituée, elle planifie son crime, avec minutie. Cet habitudinaire attend, chaque soir, à vingt et une heures trente-cinq précise, sa tisane calmante pour s'endormir. Cette routine sert le dessein de Clara; l'amertume de l'infusion dissimulera celle de la digitaline.

Ce vingt-neuf avril, Clara verse, une dose d'attaque de deux milligrammes de poison, dans l'apozème soporifique. La digitale pourpre produit, dans la nuit, ses premiers effets; elle se doit de maîtriser l'agonie. Il serait idiot, pense-t-elle, qu'un quelconque médecin diagnostique l'empoisonnement, traite l'époux et dénonce la meurtrière, qui, à la faveur de ses veilles, sature progressivement l'organisme de poison. Après cinq nuits d'une intoxication méthodique, cet époux décède, enfin.

Dans le crépuscule des cierges, le prêtre, ceint d'une chasuble rouge, officie. L'oraison funèbre, psalmodiée d'un ton monocorde, ennuie Clara.


* * *

De la porte entr'ouverte de la salle de bains s'échappe une eau vaporeuse saturée d'hamamélis. Dans cette moiteur, Clara, lasse, enfile un déshabillé noir; ses cheveux humides perlent le long de son dos et plaquent, contre sa peau, le tissu. Elle achève, paresseuse, sa toilette en se parfumant abondamment d'un extrait d'iris.

Ses pieds nus et humides, sur le parquet en bois d'amarante, esquissent d'éphémères empreintes, qui, dans l'instant, apparaissent et disparaissent. Le sillage irisé de sa chevelure, qui, à chaque inspiration, la love dans les bras, tendres et délicats, d'une grand-mère adorée et disparue, emplit le couloir.

Clara pénètre dans le studiolo. Ses déambulations tirent Topaze, chat de Siam à la queue amputée, de sa torpeur. Les duellistes, chaque soir, rejouent routiniers cette scène invariable: Topaze scrute, avec dédain, cette femme, qui le chasse délicatement de l'ottomane et, dérangé, égratigne de ses aiguilles son bras droit.

Cette pièce, à l'hétéroclisme raffiné, est ordonnancée dans l'esprit libertin d'un cabinet de curiosités. L'ébène du parquet, en point de Hongrie, assorti au violet des tapisseries, instille une solennité sereine. Clara, curieux éclairé, dégrade, de la violine à l'incarnat, cette couleur épiscopale, qui rehausse ses collections d'objets rares.

Les murs et les tissus du cabinet sont imprégnés, mémoire olfactive d'insomnies tourmentées, des odeurs contrastées de tabac et de thé, de feu de bois, de bougies aux fumées de myrrhe, d'ambre, de santal, de jasmin et de cuir tanné d'écorces de bouleau et de muscs. Écho de ce chaos odorant, les objets disparates, vestiges de passades aussi fulgurantes et insensées, qu'éphémères, s'entrelacent.

Clara, alanguie, sépare d'une brique, sans les briser, quelques feuilles de pu'er sheng chá, qu'elle infuse, une dizaine de secondes, dans un délicat gaïwan. Elle boit, étirée sur l'ottomane, quelques gorgées de cet introuvable Sceau Jaune, ancien d'une quarantaine d'années. Elle répète détachée, jusqu'à épuiser les feuilles, ces gestes codifiés, auxquels une maîtresse chinoise de thé l'initia. Cette habitude quotidienne la délasse.

Elle se lève, indolente, et papillonne des bouquets d'iris aux vases de tubéreuses, disséminés dans son cabinet. Elle se joue, dans ses compositions florales, des contraires; elle confronte, à dessein, l'altier et aristocrate iris à la décadente et perverse tubéreuse, si charnelle qu'elle évoque les relents de la corruption irrémissible des chairs et interdit, légende italienne, aux demoiselles convenables de se promener dans les allées des parcs, où elle se fane.

Ses pensées complexes se confondent à ses collections. Un besoin irrépressible, depuis quelques semaines, de sensations primaires, primitives presque, l’initie, profane, aux fragrances cuirées. Si certains s'entichent d'hespéridés, d'autres flirtent avec des chyprés ou se compromettent avec des orientaux, Clara aime les cuirs et leur haleine sèche, imprégnée de tabac, de poussière irisée et de bois fumé, qui asphyxie sa raison.

Sur un sobre secrétaire de chêne brut, cadeau d'un prêtre jésuite, improvisé en présentoir, Clara, compulsive, accumule, dans un désordre construit, des dizaines de flacons aux relents de cuir et de daim: – une fontaine du classique et ancien Tabac blond, de Caron, – l'inconvenant Cuir de Russie, de Chanel, – l'élégant Bel Ami, d'Hermès, et – l'iconoclaste Révolte, de Lancôme, fréquentent les compositions provocantes, – Tom of Finland, daim pour invertis caricaturaux, – Charogne, qui, lubrique, exhale les poisons, – Vierges et toreros, maculées de fines gouttelettes de sang, et – le poussiéreux Rien, d'État libre d'Orange. Et Clara, avec un goût assuré, décline encore cette palette olfactive de l'évanescent Cuir pleine fleur, de l'esthéticien James Heeley, au sec Cuir ottoman, de Parfum d'Empire, en passant par les équestres Habit rouge, de Guerlain, et L'Heure fougueuse, de Cartier, sans négliger 1740, hommage sadien, et l'animale Tubéreuse, d'Histoires de parfums; quelques jus encore, notamment – le snob Cuir d'iris, de Parfumerie générale, – Bandit, de Robert Piguet, ou – Cuir, tout simplement, de Mona di Orio, achèvent, sans fausse note, ce dégradé cuiré.

Clara, enfin, sensible à l'exigence de perfection de Serge Lutens et à son esthétique intransigeante, collectionne, sans distinction, les flacons cloches et rectangulaires des Salons du Palais Royal; du Nombre noir, édité originellement par Shiseido, et renié par son inspirateur, à la propre – trop peut-être – Eau, l'œuvre lutensienne se déroule.

Clara s'installe, sans entrain, à ce secrétaire, capharnaüm réfléchi, pour découvrir des échantillons inconnus encore. Elle en vaporise, au hasard, une touche à sentir; elle bat l'air, de cet éventail de papier, quelques secondes, le temps de dissiper l'alcool. Les notes de tête volatiles créent fugaces un sillage à l'élégance convenue et ennuyeuse. Clara pressent qu'elle glisse, inexorablement, d'une collection parfumée à une série meurtrière.

Elle négligera, ce soir encore, ses fragrances pour, studieuse, lire, annoter, compiler, – essais, – articles spécialisés, – minutes judiciaires et – faits divers, qui relatent et dissèquent les actes de meurtrières fantasques. Ses notes accumulées esquissent une anthologie amoureuse d'assassines à la beauté physique exacerbée de laideur morale.

Clara, qui exècre la brutalité et méprise les armes à feu, rédige une compilation de criminelles raffinées. Elle se désintéresse, à regret presque, de la patricienne Erzsébet Báthory, qui, pour conserver son éphémère beauté, se baignait dans le sang de jeunes et superbes hongroises; néglige, avec dédain, la vulgaire Héra Mirtel, écrivain raté, qui, sans élégance ni intelligence, abattit, d'un coup de revolver, son mari. Seul, le poison, perfide et impavide, la fascine; de l'impériale Agrippine à l'exquise marquise de Brinvilliers, qu'un peuple révolté sanctifia, à en croire Madame de Sévigné, au lendemain de son exécution, de l'incestueuse Lucrèce Borgia à l'innocente coupable Marie Lafarge, Clara, empressée, explore les existences venimeuses de ces empoisonneuses et veuves noires.

Si ces femmes l'attirent irrésistiblement, Clara admire, esthète du crime, en particulier, les meurtres entachés de folie de cette sublime aristocrate bucarestoise, Vera Renczi, qui, jalouse obsessionnelle, intoxiqua ses trente-deux amants infidèles à l'arsenic et les conserva dans des cercueils de plomb.

Les feulements de Topaze la distraient; une ombre fugace, derrière la vitre, excite et affranchit les instincts domestiqués du félin, qui, fébrile, articule, à contretemps, ses canines et sa queue. La silhouette s'éloigne et le chat se ressaisit. Clara, divertie de ce simulacre de chasse, s'enfonce de nouveau dans son étude, après avoir allumé une cigarette, dont la nicotine, alcaloïde précieux, stimule sa concentration.

Son anthologie, idéalisée, se précise. Sa plume légère s'interdit une érudition livresque. Clara désire confondre exercice criminel et vice littéraire en insérant, entre celles de Catherine Deshayes et de Violette Nozière, sa biographie meurtrière. L'homicide de cet époux, elle le sait, n'a, en soi, ni la finesse, ni la complexité, de ceux de ses coreligionnaires, Clara se doit, donc, pour ne pas injurier leur mémoire, de tendre à une distinction parfaite.

Elle frisonne d'un léger courant d'air frais et se lève pour revêtir un châle à l'élégance élimée, qui, pudique, voile ses épaules dénudées. Elle flâne confortable dans son cabinet; et ignore le téléphone, qui sonne. L'importun insiste. Elle décroche et, dans l'instant, raccroche; déconcentrée, elle écrase, agacée, une cigarette, à peine consumée.


* * *

Il est cinq heures quarante, Clara longe ce couloir interminable, aux odeurs soviétiques et aux couleurs blafardes. Dans quelques instants, elle s'installera, paresseuse, dans les fauteuils, première classe, d'un compartiment désert. Elle apprécie cette sensation étrange de quitter une ville endormie et de pénétrer, ensommeillée encore, une autre, qui s'éveille.

Le train s'attarde en gare. Clara s'impatiente, enfantine, de petit-déjeuner dans les salons Belle Époque d'Angelina, où elle observe, incrédule, une clientèle hétéroclite de petits bourgeois littéraires, d'archétype de parisiennes aux voix éraillées de tabac et de quelques touristes américains, qui, naïfs, s'imprègnent, croient-ils, d'une atmosphère si fin de siècle. Ces successions de scènes disparates distrairont Clara, un temps. Elle remontera, alors, cette rue de Rivoli, interminable et bruyante, pour rejoindre les jardins du Palais Royal, où, sous les arcades, ombragées et silencieuses, elle cédera compulsive à ses caprices raffinés. Après cette escapade, si premier arrondissement, elle rejoindra, précipitée, son troisième idéalisé, où, lors de ses villégiatures parisiennes, elle se cloître.

Quelques passagers retardataires grouillent et se bousculent. Clara songe, contrariée, à l'objet, si particulier, de son séjour. Elle nie, imperceptible, de la tête, pour s'interdire de penser à la mécanique, précise et inexorable, de ses ébauches criminelles; en vain. Elle porte, alors, à ses narines son foulard de soie, qui accompagne ses veilles et ses voyages. Elle s'en imprègne, lentement et s'apaise de son odeur indicible, qui entremêle les rémanences disparates de ses parfums nombreux.

Elle espère d'improbables rencontres, au hasard de promenades aléatoires dans les rues, contrastées et anciennes, du Marais. L'hétéroclisme de ce quartier, qui, d'une intersection, l'autre, mue en permanence d'atmosphères, la séduit. Elle se perd, insouciante, d'une rue des Rosiers, au judaïsme anachronique, à une place des Vosges, caricature touristique, d'une rue Vieille du Temple, si bourgeoisement bohème, à une rue Rambuteau, où, avec gourmandise, elle se délecte de macarons exquis et excentriques.

Le train, enfin, démarre. La ville, obscure encore, défile accelerando, avant de disparaître bruscamente, supplantée de zones industrielles grossières et de campagnes sinistres. Clara, pour se soustraire à cette laideur ordinaire, ferme ses paupières et, quelques instants, s'assoupit.

Un steward indélicat lui propose un petit-déjeuner; elle s'éveille brusque et, chiffonnée, accepte, seulement, un espresso. Elle aperçoit ce beau jeune homme, aux traits si fins, distraitement entrevu sur le quai, qui, assis, en contre-sens, dans une diagonale invisible, la convoite. Elle soutient inexpressive son regard; et se trouble, un peu.

Clara, du bout des lèvres, boit, sans plaisir, à petites gorgées rythmées, son café; elle détaille, sans y paraître, la beauté ambiguë de cet inconnu, qu'elle imagine dans cet appartement parisien, où, encore mariée, des amants éphémères et quelques maîtresses rarissimes se succédèrent. Clara, en clair-obscur, exacerbe sciemment sa féminité et, masculine, jouit d'une sexualité outrancière. Elle use des hommes, nécessairement beaux, comme de godemichets de chair, qui, sans sentiment, assouvissent, en stakhanovistes, ses pulsions animales.

L'inconnu, malgré les fraîcheurs matinales d'une fin d'été, est vêtu légèrement. Il porte une veste en lin mauve; une écharpe, en camaïeu de violet, négligemment nouée, dissimule une chemise froissée à la blancheur immaculée. Clara isole un détail essentiel, qui achève de la séduire: la gestuelle, précise et gracieuse, trahit un fumeur incorrigible, qui, inconscient, prolonge d'une cigarette imaginaire ses mains aux doigts longs et manucurés.

La beauté et l'élégance physiques de ce jeune homme s'inscriront, sans fausse note, dans sa série meurtrière, pense-t-elle, mais un amant médiocre, à l'intelligence grossière, ternirait une collection, qu'elle veut exigeante; elle se doit, donc, de l'éprouver. Et ce huis clos ferroviaire, de quelques heures, lui en laisse le temps.

Clara décide de ne rien précipiter; le désir, qu'elle suscite, si neuf, est si fragile. Elle affecte, donc, l'indifférence, se blottit dans ce fauteuil inconfortable et feuillette des magazines de mode.

Les tendances brouillonnes des maisons de couture, la lassent; l'indolence vulgaire des modèles, aussi. Clara regrette, sans nostalgie, les lignes, à l'élégance si femme, des créateurs des années cinquante, dont elle s'inspire, sans passéisme, pour structurer sa silhouette, qui trahit le contraste subtil entre une sophistication dépouillée et la volupté, révélée presque par accident, d'un corps.

Cette évidence de l'élégance, son obsession, rompt avec l'image contemporaine d'une femme déchue, que d'obscurs photographes scénarisent dans des poses obscènes, infligées à des mannequins quelconques. Et, au fil des pages, cet étalage de chairs nauséeuses la renvoie à ces retenues, où, jeune fille, un instituteur, brutal et récidiviste, sur son bureau crayeux, lui dévoila l'intensité d'une sexualité, perverse et violente, et lui suggéra que la morale est inféconde.

Ces intuitions, confuses encore, Le portrait de Dorian Gray les précisa, sans concession. Ni les errances de ce Dandy opiomane ni sa fin tragique, ne l'éloignèrent de cette fatalité obsessionnelle; au contraire. Clara, dès cette crise d'angoisse, la première, ne cessa, stoïcienne, de se discipliner et, esthète de soi, de se façonner.

Elle s'éduqua des lectures de ce livre, jaune et délétère, qu'oublia, à dessein, Lord Henry dans la bibliothèque de sa jeune créature; de l'esthète reclus des Esseintes, elle adopta l’intransigeance, donc l'isolement. Refusant le pied de la Croix, elle s'imprégna des Diaboliques, qui lui apprirent à glacer ses passions; et, risquant la bouche du pistolet, elle disséqua les ukases baudelairiens, furent-ils misogynes, qui corsetèrent – et corsètent encore – son corps et son intelligence. Le dandysme est femelle, aussi; son maître, la marquise de Merteuil, en est, précurseur, l'archétype.

Ses pensées, graves et capricieuses, la fragilisent, un peu. Son existence en lambeau ne résiste qu'à un fil pharmaceutique; et Clara, pour ne pas se fissurer, abandonne ses revues et glisse, subrepticement, un Xanax sous sa langue. L'anxiolytique l'apaise, un temps.

Le jeune homme l'observe encore, lorsque la rame entre en gare et s'arrête. Il se lève et hésite. Clara, impassible, réfrène son désir de tabac, le prétexte serait banal; il descend sur le quai pour fumer une cigarette, seul. Il cherche, à l'écart d'un groupe de voyageurs, le regard de cette femme à la beauté païenne insensible, croit-il, à la sienne; Clara, distraitement, ne cesse de l'esquiver. Cette froideur l'agace, et le lie.

Un cheminot siffle le départ imminent; le fumeur abandonne son mégot et, sans hâte, rejoint son compartiment. À son sillage de tabac anglais se confond un parfum, puissant et subtil, où s'entremêle des notes de lavande, de réglisse et de thé, de patchouli et de vanille; cette composition imprime, dans l'esprit de Clara, la vision idéalisée d'une Inde coloniale.

Le soin, que porte cet inconnu au choix de ses parfums, dénote une réelle élégance. Cette distinction rare l'impressionne davantage, qu'elle est celle d'un très jeune homme; vingt-huit ans, ou vingt-neuf peut-être. Clara doute, un instant; se ressaisit, dans l'instant.