[Bréviaire dandy]

Ces stoïciens de boudoir boivent dans leur masque leur sang qui coule, et restent masqués. Paraître, c’est être, pour les Dandies comme pour les femmes [Jules Barbey d’Aurevilly].
 Sans titre | Jean Cocteau

Sans titre | Jean Cocteau

En note liminaire

Un bréviaire en son sens religieux. Les princes de l’Église ne s'y trompèrent pas, la foi est une volonté, qui, chaque jour, s’exerce dans une routine minutieuse; les ecclésiastiques – habitudinaires, nécessairement – doivent rythmer leur quotidien de lectures & de prières. Le bréviaire est, donc, un nécessaire pour tendre, si ce n’est à l’état de sainteté, du moins à la grâce.

Si le dandysme est une vocation sacerdotale, qui «confine – à en croire Charles Baudelaire – au spiritualisme et au stoïcisme», il est irréligieux. Ni clergé ni constitution. Cette forme peut surprendre. Un paradoxe dandy, peut-être?

Si le dandysme s’émancipe de l’Église en ce qu’il s’interdit l’obéissance intrinsèque à la cléricature & qu’il méprise un dogme plaintif, il en hérite, en revanche, en ce qu’il partage, avec une religion non abâtardie, l’intransigeance de la liturgie & la rigueur de l’ascèse. Ces correspondances bizarres, notamment, imposèrent le bréviaire.

Notamment. En son sens laïque, le bréviaire est un indispensable; marginal, le dandysme n’a aucun compendium. Charles Baudelaire impatient, peut-être, ou désireux, seulement, de saisir une beauté fugace, celle de la modernité, renonce à dresser l’inventaire de ces «lois rigoureuses». Il se restreint, en creux, à cet ukase: «Un Dandy ne peut jamais être un homme vulgaire». Une évidence. Inflexion baudelairienne, pourtant.

Jules Barbey d’Aurevilly, presque vingt ans plus tôt, dans son hagiographie de George Brummell, prétend, au contraire, qu’un code dandy est contre-nature. L'essence du dandysme, répète-t-il, invariable, notamment au dixième chapitre de son essai, c’est l’indépendance; «autrement, il y aurait une législation du dandysme, et il n'y en a pas». Et de préciser, dans une annotation, que «s’il y en avait, on serait Dandy en observant la loi. Serait Dandy qui voudrait; ce serait une prescription à suivre, voilà tout». Intransigeance aurevillienne.

Légère nuance. Implicites, écrites ou orales, les lois dandies ne peuvent être de quelconques syllogismes, où majeures & mineures induisent, nécessairement, le dandysme en conclusion; ce serait en négliger l'esprit, qui, seul, distingue le Dandy. Et de cette impossibilité, ou de ce refus d’organiser une jurisprudence disparate, ce bréviaire - pure vanité - ne prétend être qu’une recension, qui, - collage construit d'extraits d'une casuistique ancienne, de biographies & de mémoires idéalisés, d’anecdotes révélatrices & d’essais érudits -, distillera, sans académisme, une atmosphère dandy - complexe & contradictoire, donc.

Naître Dandy,
et le devenir

L’idée d’une prédestination transcendante est absurde; sans doute, est-elle immanente. Ni béatification arbitraire ni damnation aveugle. Le dandysme, à l’origine, est une curiosité instinctive qu’une fascination initiatrice, ensuite, révèle et qui s’atteint, enfin, dans une ascèse totalitaire.

La Curiosité instinctive
Observons des enfants, d’éducation & d’instruction équivalentes, livrés sans tutelle à l’inconnu d’une bibliothèque. Certains – les socialistes innés – se tourneront d’instinct vers l’ignoble naturalisme d’un Émile Zola; d’autres – les prétendants à l’intellectualisme infécond –, vers l’obscénité sartrienne; d’aucuns – les psychanalystes incurables –, vers l’autofiction. L'expérience pourrait se répéter ad libitum. Elle reproduirait, à la fin, dans une exacte proportion, la composition de nos sociétés; ce qui relativise – et cela est crucial – l’axiome populaire, qui veut que nos lectures nous forment, alors qu’elles nous trahissent, seulement.

Et de cet empirisme abstrait se concentrer sur une observation particulière, celle de Jean des Esseintes. La notice concise d’À rebours, en quelques paragraphes, en retrace l’enfance. D’une intelligence singulière, qu’il stimula, délaissé & solitaire, de lectures hasardeuses & de méditations réitératives, il structura une pensée éveillée, mais indocile à l’autorité & à l’enseignement des jésuites; ceux-ci, si subtiles, «le laissèrent travailler aux études qui lui plaisaient & négliger les autres».

Ces lectures hasardeuses? Des traités de théologie. Cette intuition préservée d’une éducation autoritaire, mais étayée, si discrètement, d’une érudition ecclésiastique, se polit, patiemment, et marqua, irrémédiablement, ses inclinations esthétiques. Une fatalité inconsciente prédestinait Jean des Esseintes à un dandysme anachorète.

D’un examen l’autre. Si l’évocation de l’enfance de Dorian Gray est, dans son Portrait, négligée, quelques bribes permettent d’en saisir l’atmosphère. Une troublante similitude s’impose. Un désintérêt familial – si ce n’est une hostilité –, qui favorise une instruction aristocratique [1], c’est-à-dire lapidaire; et l’inclination curieuse, ainsi, de s’exprimer à peine contrainte.

Cette prémisse de dandysme, la curiosités instinctive, est nécessaire; elle est insuffisante, pourtant. Si une éducation ne la brise pas – et elle doit se l’interdire –, l’inflexion doit encore se préciser, se marquer, au risque de se dissiper.

La Fascination initiatrice
Une rencontre, seule, peut – doit – révéler un dandysme latent, inconscient encore. Ce fut, notamment, celle de Jules Barbey d’Aurevilly, au soir de sa vie, qui corseta le dandysme – certes outré – de Jean Lorrain. Celui-ci, dans ses Pall-Mall semaines, crée son maître «évêque in partibus du diocèse de la perversité».

Certains intellectuels, qui méprisent un pédéraste vicieux & plagiaire, considèrent, à tort, que l’admiration de Jean Lorrain est sans retour. Leur moralisme les aveugle, sans doute; et ils méconnaissent de petites attentions, si cruciales. Ainsi, Jules Barbey d’Aurevilly, qui lui dédicace l’incestueuse Page d’histoire, écrit – singulier parallélisme – «ce qui n’est pas une monstruosité» pour vous. D’autres détails leurs échappent, aussi. Notamment, il est too late. Jules Barbey d’Aurevilly est un Dandy vieillissant; il n’est plus ce jeune Lion, qui s’efforça d’initier Maurice de Guérin – et ne put que révéler son talent poétique. Sa sympathie pour Jean Lorrain est une connivence de l’esprit, à moins qu’il ne s’agisse de la rencontre de deux masques, qui dissimulent – selon son disciple, dans une correspondance post mortem – «une aristocratie décadente», «un crépuscule des dieux».

L’évidence de cette rencontre que des biographies partiales, ou lacunaires, pénètrent imparfaitement, renvoie à celle, au contraire si détaillée, de Dorian Gray & de Lord Henry. En cela le roman dépasse l’historiographie, qui - par prétention scientifique - s’empêtre dans une chronologie & dans des sources, qui, si elles saisissent chaque moment d’une existence, sont impropres à en révéler l’essentiel, l’indicible d’une vie. Ainsi, dès les premiers instants, dans l’atelier de Basil Hallward, la beauté du tableau, puis celle de Dorian, séduisirent ce Dandy absolu. Ses traits – ses aphorismes – touchèrent le modèle, le troublèrent; il chancela. Ce vacillement le renvoya à «un livre, qui lui avait révélé», à l’âge de seize ans, «bien des choses qu’il ignorait jusque-là». Et cette réminiscence fit de Lord Henry un démiurge. Il se lia d’amitié avec Dorian Gray; non, il lui devint indispensable. Il joua de cette emprise, Pygmalion contemporain, pour distiller ses sentences et, ainsi, aiguillonner les pensées immatures, encore, de sa créature.

Si l’éducation d’un enfant doit être discrète, et, ainsi, ne pas briser son intelligence; au contraire, pour stimuler celle-ci, l’éducation d’un jeune homme doit être exigeante, éprouvante. L’exercice est délicat; Lord Henry le pressent. «Influencer une personne, c’est lui donner son âme»; c’est risquer de la priver de «ses propres pensées», de lui interdire de brûler «ses propres passions». Influencer est antédandy; ni endoctrinement ni imitation. Et cette conscience dicta à Lord Henry, l’instant précis de s’éclipser, non sans abandonner – dernier acte de l’initiation – un livre jaune, – celui qui le fascina à l’adolescence – dans la bibliothèque de Dorian Gray. Le découvrant, le jeune homme s’y abîma, incontinent.

Les pages s’enchaînèrent; déjà troublé des insinuations brillantes de son maître & de l’expérience de sa déchéance physique, par tableau interposé, cette lecture le sidéra. Le soir même, Dorian Gray fut en retard au dîner; inconsciemment sans doute, il n’est plus le disciple de Lord Henry. Cette rupture inéluctable est encore implicite. Elle se trahit, à peine, dans une remarque rectificatrice, «fasciner» n’est pas «plaire». La distance entre les deux gentlemen, dès cet instant, ne cessera de se marquer. Le Dandy se construit seul, nécessairement.

L’Ascèse totalitaire
Si Dorian Gray «ne put se libérer de l’influence de ce livre», il n’essaya même pas. Il n’eut de cesse, au contraire, de le collectionner, d’en relier ses exemplaires en diverses teintes pour les harmoniser à ses caprices et, ainsi, ne pas délaisser ce roman, si essentiel, aux hasards de ses sautes d’humeur.

Ce livre jaune? Oscar Wilde ne le nomme pas. Il sème, seulement, au dixième chapitre, quelques indices. «Style curieusement orné», «métaphores aussi monstrueuses que des orchidées & des couleurs aussi subtiles», «livres vénéneux» ou «confessions morbides d’un pécheur moderne»; ce livre pourrait être À rebours.
«Roman sans intrigue, à un seul personnage» esquisse l’évidence; ce livre doit être À rebours.
La référence au jaune de la couverture – couleur singulière & distinctive des éditions Charpentier, qui publièrent, en 1884, le texte de Joris-Karl Huysmans – achève de nous convaincre; ce livre est À rebours.

Et si ce manifeste du décadentisme cristallise une esthétique totalitaire, il détaille, aussi, l’ascèse de Jean des Esseintes. Dans cette dernière perspective, sa lecture suggère, si étrangement, celle du paragraphe deux cent soixante-trois du premier volume d’Humain, trop humain. Non sans ténacité, constance & énergie, Jean des Esseintes se confronte à ses errances esthétiques; son idéal, la beauté absolue, est le «talent inné» d’un esthète, non moins absolu. Si son échec in extremis le déchoit en dandysme, cela n’invalide en rien l’impératif nietzschéen ni la doctrine dandy. Seuls, de rarissimes disciples flirtent jusqu’à l’atteindre cet état de grâce. Étrange correspondance encore, les  stoïciens ne disent pas autre chose. Ni Chrysippe, ni Zénon, ni même Sénèque ne prétendirent à la sagesse. C’est la tension vers cet état, qui les fascina & les façonna.

De tels sacrifices pour un inaccessible fragilisent la perception commune du dandysme - et celle du stoïcisme aussi, soit écrit en passant -; nihilisme impraticable en sa forme primitive, il ne peut être qu’une apparence, qu’une élégance. Et l’échec de Jean des Esseintes, c’est-à-dire l’abandon de sa retraite de Fontenay pour trivialement se soigner, ne pas mourir, est – pour quelques esprits étroits – la démonstration de l’impossibilité dandy. Ils négligent, ainsi, que si le dandysme est une élégance, il est aussi - si ce n’est essentiellement - une esthétique - une morale, donc.

Et cela Jules Barbey d’Aurevilly, dans sa critique d’À rebours, l’a pressenti; il saisit le dilemme dandy, «choisir entre la bouche d’un pistolet ou le pied de la croix». Ultramontain, Jules Barbey d’Aurevilly – énième complication – rompt avec le dandysme originel; vingt ans plus tard, quant à lui, Joris-Karl Huysmans, converti au catholicisme, a aussi choisi. Et les Dandies? Intrinsèquement areligieux, pour eux, ce sera la tentation du suicide.

[1] Lord Fermor – archétype de l’aristocrate anglais –, au hasard d’une conversation avec Lord Henry, son neveu, de saisir, en une phrase, l’esprit d’une telle instruction : « Si un homme est un gentleman, il en sait bien assez, et s’il ne l’est pas, tout ce qu’il sait est mauvais pour lui ».

À la façon d'un écorché

Le dandysme, dans une acception étroite, est un phénomène de mode éphémère & restreint. Éphémère, il débute avec George Brummell & s’éteint à la mort de Marcel Proust; restreint, il s'implante, exclusivement, en Angleterre & en France. Une telle perspective, historiquement exacte, réduit le dandysme à une excentricité, comme il y eut celle des Macaronis, des Muscadins ou des Incroyables.

Et si le dandysme est une philosophie, alors il est intemporel & universel, nécessairement. Le Beau a des prédécesseurs; selon Charles Baudelaire, Alcibiade [1] & Catilina en sont des «types éclatants» & Jules Barbey d’Aurevilly suggère, aussi, le duc de Lauzun ou le prince de Kaunitz. L’Angleterre & la France sont trop étroites pour une telle doctrine, qui marque certains Italiens ou quelques Russes, et qui colonise, à en croire François-René de Chateaubriand, jusqu’aux «forêts & au bord des lacs du Nouveau-Monde».

Cette intemporalité & cette universalité – ce catholicisme, donc – interdisent – cela serait si caricatural – de concevoir un Dandy archétypique & immuable. L’étude du dandysme s’apparente aux travaux des anatomistes anciens; et c’est à la façon des écorchés, qu’il convient de le croquer pour en apercevoir certains traits.

La beauté seule d’Alcibiade ne le crée pas Dandy; sa séduction & ses provocations conscientes le distinguent. Et si un obscur écrivain romain, Cornelius Nepos, le décrit – envieux, sans doute – comme «luxuriosus, dissolutus, libidinosus, intemperans», c’est qu’il y a une fatalité dandy. Une atmosphère délétère, nécessairement, entoure les Dandies, ou leurs archétypes. Cette touche de scandale, si elle est consciente, suffit à rehausser une beauté parfaite; ni Pierre Drieu la Rochelle ni Jean Lorrain ne s’y trompèrent.

Cette beauté parfaite, qui fige tant Alcibiade que Dorian Gray, est insuffisante; et son corollaire, contestable. La disgrâce physique n’est pas antédandy. Ni le visage simiesque d’Oscar Wilde, ni la claudication de Lord Byron, ni même la laideur, selon sa mère, de Jules Barbey d’Aurevilly ne les déchoient; le dandysme est une nuance si subtile.

Sans élégance, la beauté est nue. Ni à la mode ni démodé, le Dandy est singulier. Alcibiade, détournant les codes athéniens, portait, lors de ses promenades sur l’agora, des tuniques pourpres; déjà, création d’une silhouette. Cette exigence du détail se trahit jusque dans la confection de ses chaussures; il en créa d’étonnantes, les Alcibiades. Et dans cet esprit, à en croire Jules Barbey d’Aurevilly, Lord Spencer, coupa une basque de son habit et, ainsi, «fit cette chose qui, depuis, a porté son nom». De ces anecdotes, qui en négligent d’autres [2], déduire que l’élégance n’est pas le strict respect d’une convention; c’est une audace, «une certaine manière de porter l’habit».

Ainsi, l’on «peut être Dandy avec un habit chiffonné», même sciemment élimé, comme ce fut une tendance de certains Fashionables, qui tentèrent de se démarquer du sobre costume brummellien; cette rupture, pour être dandy, doit être préméditée. Ni hasard ni improvisation. George Brummell – exercice de codification – consacra même un essai, The principles of costume, aux élégances masculine & féminine, de l’antiquité gréco-romaine au dix-neuvième siècle britannique.

Cette exigence de l’élégance, Joris-Karl Huysmans, au premier chapitre de son manifeste, en transcenda les codes & la sacralisa. Dans le détournement d’une liturgie catholique, il ordonna prêtre Jean des Esseintes; celui-ci montait en chaire pour prêcher «le sermon sur le dandysme» à «ses bottiers & tailleurs». L’excommunication menace l’artisan, qui ne respecterait pas, «de la façon la plus absolue, ses brefs en matière de coupe». Et d’une mise en scène – blasphématoire? – de détruire la calomnie balzacienne, qui réduit, dans le Traité de la vie élégante, le Dandy à «un meuble de boudoir, un mannequin extrêmement ingénieux»; de ridiculiser, aussi, la caricature assassine & irrésistible d’Edward Bulwer Lytton, qui croque - dans England & the English - un Dandy créature de ses tailleurs, à moins qu'ils ne soient leur Frankenstein. Le Dandy est le créateur; le tailleur, l’instrument.

«Symbole de la supériorité aristocratique de l’esprit» dandy, l’élégance est dans le détail, dans la singularité. Elle se décline, insaisissable, de la sobriété stricte de George Brummell aux outrances flamboyantes de Jules Barbey d’Aurevilly; de la rigueur maniaque de Jean des Esseintes à l’orientalisme ambigu de Pierre Loti; des improbables costumes – camaïeu de vert – du duc de Fréneuse à la simplicité épurée d’un Robert de Montesquiou vieillissant. Et, dans ce dégradé incessant, le détournement des codes est la constante; la silhouette distinguée, la variable.

La futilité de la mode incarne la théorie baudelairienne du beau; dans sa maîtrise de l’élégance, le Dandy se révèle être un esthète, qui, lucide, méprise l’idée absurde d’un «beau unique & absolu». Ainsi, en introduction de son essai, Le Peintre de la vie moderne, Charles Baudelaire de saisir – intuition si dandy – que «le beau est toujours, inévitablement, d’une composition double. Le beau est fait d’un élément éternel, invariable, et d’un élément relatif, circonstanciel». Et cela induit, nécessairement, une rupture avec le classicisme; le beau n’est plus académique, il se sublime.

De cette distinction, l’esthète – ce sensualiste –, à la façon proustienne du narrateur du Côté de Guermantes, pressent «que la laideur a quelque chose d’aristocratique»; inversion de valeur – ou amoralisme? –, d’un dix-neuvième siècle transitoire, «où la démocratie n’est pas encore toute puissante, où l’aristocratie n’est que partiellement chancelante & avilie».

Cette révolution sociale, que saisit Charles Baudelaire, se double de l’assassinat de Dieu, qu’annonce, concomitamment – ou presque –, Friedrich Nietzsche, à moins qu’il n'en soit une conséquence inéluctable. Et dans cet effondrement, le dandysme se cristallise en un rejet des traditions anciennes & en un refus de substituer les idoles contemporaines à Dieu; et l’évidence d’un art ni religieux ni transcendant d’imposer une esthétique nouvelle, celle de la sensualité – de l’expérience, donc.

Cet idéal monstrueux de s’incarner, notamment, dans le regard d’Astarté, qui obsède le duc de Fréneuse. Jean Lorrain de décrire crûment les immondices de l’esprit & les souillures des corps; Monsieur de Phocas n’est ni une subversion ni le délire d’un érotomane morbide, mais l’incarnation crue des évocations pudiques d'À rebours & la réécriture des sections censurées du Portrait de Dorian Gray. L’atmosphère, qui se dégage de ce triptyque décadent, interroge les impossibilités dandies, dont, seul, le suicide pourrait être l’issue.

Certains y cédèrent. Et de penser, en particulier, à Jacques Rigaut – dandy Dada –, qui, le jour de ses vingt ans, arrêta celui de sa mort, le 6 novembre 1929; à l’échéance, il s’exécuta froidement [3]. D’autres refusèrent le dilemme aurevillien, qui se devine en filigrane – ni catholicisme ni revolver – et imposèrent un troisième terme à cette alternative, perinde ac cadaver.

À la façon d’un cadavre. Cette injonction jésuite & baudelairienne exsangue le corps, discipline l’esprit & dompte les instincts. «Vivre, les serviteurs feront cela pour nous», prescrit l’irrédentiste comte Villiers de l’Isle-Adam, dont l’aphorisme laïcise, sans le dénaturer, ce vœu d’obéissance, qui «n’était pas plus despotique ni plus obéi que cette doctrine de l’élégance».

Être un cadavre prohibe intrinsèquement le suicide; la déchéance doit être lente & douloureuse. Ainsi, quoi qu’en écrive Michel Onfray dans son réquisitoire, Vies & mort d'un Dandy, le Beau – désireux de se canoniser – devait s’interdire la facilité du suicide, notamment la nuit, où il «perd au whist» & «demande une bougie, afin de pouvoir signer son chèque, et un pistolet». Si George Brummell avait accepté celui que lui tendit un hussard, il se serait réduit à n’être qu’un écervelé quelconque, qu’un destin avorté. Cette retraite silencieuse, pitoyable – que phantasme Michel Onfray –, est la nécessité d’une ambition plus élevée, celle d’être à la façon d'un cadavre.

Et l’observation de cette alternative tripartite trahit, encore, l’insaisissabilité d’une doctrine protéiforme; une constante, pourtant, s’esquisse. Catholiques, suicidaires ou cadavres, l’idéal de beauté s’impose aux Dandies, qui, tous, se sculptent en œuvre d’art ultime. Cette réification esthétique impose de flirter avec la marge, de risquer la folie: effondrement pathologique de Jean des Esseintes, opiomanie de Dorian Gray & inéluctable déchéance de George Brummell, notamment. Le dandysme est un nihilisme, aussi.

[1] Charles Baudelaire de compléter ce diptyque de César, dont l’obsession du pouvoir, pourtant, comme les crimes vulgaires de Catilina – fut-il fascinant –, les relèguent irrémédiablement aux marges du dandysme; Alcibiade, seul, – dans ce triptyque antique –, figure ambiguë & complexe, peut, sans le réaliser parfaitement, y prétendre.
[2] Évoquer, ainsi, l’obsession du Beau, qui recourait à trois gantiers pour confectionner une paire de gants parfaite. Ou ne pas négliger celle du prince de Kaunitz, qui «pour donner à ses cheveux la nuance exacte passait dans une enfilade de salons dont il avait calculé la grandeur & le nombre de valets», qui «armés de houppes le poudraient seulement le temps qu’il passait».
[3] Une étrange similitude de suggérer une autre intrigue aux détails oubliés, hélas. En quelques lignes, le narrateur de décrire la routine préméditée d’un nihiliste russe, qui, avec méthode, chaque jour, pendant des mois, lima imperceptiblement le gland ornemental d’un samovar en argent; lorsque celui-là se sépara de celui-ci, l’homme, imperturbablement, en chargea son revolver & se suicida, dans l’instant.

Ascèse totalitaire

La forme du bréviaire impose une construction patiente, un collage minutieux, qui interdit un déroulement linéaire à la façon de celui d’une pellicule cinématographique. Et de revenir, donc, à cette ascèse si essentielle, qu’il convient de disséquer, encore.

Le dandysme se devine, en filigrane, de la pensée nietzschéenne, à moins que cela ne soit l’inverse. Les carcans académiques interdisent, si ce n'est de confondre, de rapprocher ces doctrines contemporaines; s’en émanciper au risque, sinon, de se compromettre dans un portrait figé & peu séduisant – celui des années d'errance – de Friedrich Nietzsche. Risque d’autant moins admissible qu’une lecture accidentelle, Nietzsche devant ses contemporains - chiné au hasard d’une brocante -, invite à briser les clichés et, des fragments éparpillés, à reconstituer une image kaléidoscopique - si séduisante - du philosophe.

Ainsi, – son élégance, à la façon de George Brummell, est irremarquable, c’est-à-dire construite, et affecte «une certaine allure d’artiste»; – sa distinction est reconnue, notamment, de l’aristocratie bâloise; – son impassibilité est enviée, singulièrement, de Richard Wagner, qui payerait pour ce maintien «toujours noble & digne»; enfin, – son «goût pour les masques», qui, certes, lassa Franz Overbeck, mais fascina Lou Andreas-Salomé, en ce qu’il lui «servaient à dissimuler une vie intérieure qu’il s’efforçait de ne jamais laisser transparaître» – l’impassibilité, encore.

Ces détails anecdotiques – cruciaux, donc – nuancent, parmi d’autres, cette perception caricaturale d’un philosophe austère, si ce n’est aride, et distillent un doute; une absurdité académique, peut-être. Friedrich Nietzsche, un Dandy? Son œuvre, une ascèse totalitaire? Ces interrogations de s’inscrire, sans dénoter, dans la prétention des Dandies d’être des Surhommes nietzschéens.

Le premier acte de cette construction, la rupture avec les contempteurs du corps. La dualité platonicienne – et, avec elle, judéo-chrétienne – qui postule une césure entre un esprit – pur, donc – et un corps – corrompu, nécessairement – est une aberration dandy; enfantins – si l’on en croit Zoroastre –, ils se veulent «corps & âme».

Cette résurgence de l’idéal stoïcien, qui s’esquisse en cette section, Charles Baudelaire, dans Mon cœur mis à nu, la synthétise dans une simple exigence, «être un saint pour soi-même»; et pour y tendre, de ponctuer ses journaux intimes, de Fusées à Hygiène, d’ukases lapidaires, qui corsètent, ainsi, par touches successives & correctrices, une «sagesse abrégée», qui s’atteint dans la toilette, la prière & le travail.

La toilette, ainsi conçue – et pratiquée –, est un essentiel; sa superficialité, un leurre, qui abuse les snobs - sine nobilitate - et autres élégants ordinaires. Pâles caricatures des Dandies, ils méconnaissent la physiologie nietzschéenne, qui postule un esprit, création du corps, comme «main de sa volonté»; aussi, leur toilette, certes irréprochable, est sans forme, c’est-à-dire vaine, là où celle des Dandies devient une gymnastique baudelairienne «propre à fortifier l’âme & à la discipliner».

L’exigence de la prière est le paradoxe d’une doctrine, si ce n’est athée, areligieuse. Et, pourtant, cette incohérence – nécessairement féconde – n’est pas absurde; ni le titre de cet essai, Bréviaire dandy, inspiré, aussi, par le catholicisme absolutiste d’un Charles Baudelaire – qui, incertain, vacille de l’exigence d’une prière orthodoxe à la tentation d’une hérésie subversive. Et d'autres Dandies succombèrent au dogme. Notamment, – Jules Barbey d’Aurevilly, ultramontain, qui – par péché d’orgueil – se confesse, debout, les poings sur les hanches; – Dorian Gray, reflet d’Oscar Wilde, qui se convertit au catholicisme; – Pierre Loti, qui, protestant incroyant, espérait découvrir la foi, fut-elle mahométane, à la faveur d’un pèlerinage en Terre sainte. Et ne pas négliger, dans cette énumération lacunaire, Jean des Esseintes, qui, certes, détourne de leur objet premier les Exercices spirituels, de saint Ignace de Loyola, pour corseter son ascétisme, mais qui, in extremis, cristallise, dans une ultime obsécration schizophrénique, son désarroi – celui des Dandies, donc – d’être abandonné d’un Dieu assassiné; en vain, le supplie-t-il de prendre «pitié du chrétien qui doute, de l’incrédule qui voudrait croire, du forçat de la vie qui s’embarque seul, dans la nuit, sous un firmament que n’éclairent plus les consolants fanaux du vieil espoir».

L’observation de ces hétérodoxes – et aussi celle d’autres, ici, négligés – réduit l’athéisme des Dandies à une affectation, à une posture; et leur irrévérence blasphématoire, à un voile impudique, qui dissimule, si négligemment, leur désespérance. Et ce collage dadaïste suggère, aussi, la nécessité d’une transcendance, qui, si, depuis le déicide, n’est plus divine, s’esquisse, en contrepoints, dans l’attirance satanique. Des Diaboliques, de Jules Barbey d’Aurevilly, à Là-bas, de Joris-Karl Huysmans, les anathèmes des décadents & leurs imprécations trahissent l’évidence, le diable est Dieu encore; Charles Baudelaire, au dernier vers du Joueur, croque celle-ci en une supplique prosaïque & contradictoire: «Mon Dieu! Seigneur, mon Dieu! faites que le diable me tienne sa parole». L’ambiguïté dandy y est toute entière contenue.

Le travail, enfin, est l’hygiène de l’intelligence. Le styliste impeccable, Louis-Ferdinand Céline, au prétexte d’un entretien radiophonique, à la fin des années cinquante, avec le journaliste Albert Zbinden, évoque ses partis pris politiques & littéraires. L’écrivain doute que «l’éloquence naturelle» suffit à tenir, seule, «quatre ou cinq cents pages d’efforts de stylisation», il se contraint, donc, à  beaucoup de labeur» pour «complètement revoir & revoir» ses manuscrits; jusqu’à l’épuisement.

Cette rigueur rédactionnelle répond aux heures interminables de la toilette – autre forme de l’absolu, réside-t-il dans l’insignifiant –; les Dandies, perfectionnistes eux aussi, se défient d’une beauté native, si fragile, ou de l’excellence d’un tailleur, si trompeuse. Et, dans une étrange correspondance, le «monceau de blancs tissus froissés» – les erreurs du Beau, selon l’épigramme de son valet de chambre –, qui, chaque matin, «encombrait son cabinet», dialogue avec les feuillets annotés, surlignés & raturés de l’écrivain.

Et cette discipline se doit d’être insoupçonnable; l’entr’apercevoir serait une impolitesse, une faute. Louis-Ferdinand Céline est exemplaire, encore; il concentre, inlassable, «quatre-vingt mille pages à la main» en «quatre cents pages imprimées», car, considère-t-il, «tout ce qui est mécanique, servitude ou service» indiffère le lecteur. Cette exigence est aussi celles des Dandies; l’obsession brummellienne, notamment, d’une élégance irremarquable, exacerbe la sobriété & réduit quatre heures de toilettes à être, en un instant, oubliées.

De la décomposition de cette sagesse abrégée, au hasard de quelques réflexions disparates, une constante s’esquisse: la nécessité de ponctuer le temps, à la façon d’un métronome, pour soumettre le corps & l’esprit à une routine émancipatrice des scories sociales & morales; l’ascète épure, ainsi, son «talent inné» pour devenir soi. Et cette ambition au sens nietzschéen - façonner un lion d’un chameau - est une finalité pour certains, ou un obstacle infranchissable, pour d’autres, elle n’est, en revanche, pour les Dandies, que la première étape de leur construction. La seconde - infantiliser le fauve - sera celle du Surhomme.

La Part maudite

Se souvenir d’une ancienne photographie, entrevue enfant, dans le cabinet de travail d’une marraine excentrique. Paul Léautaud, misérablement mis, attablé dans une pièce pauvre, entouré de quelques chats de gouttières; au cœur de cette désolation si criante, une accumulation négligée d’objets précieux & d’éditions originales. De ce capharnaüm singulier transparaît une indifférence matérielle; l’esquisse d’un dandysme du dénuement.

Incompréhension de la doxa. Le Dandy ne peut être, ne doit être, que cet «homme riche oisif» que la caricature croque & véhicule ad nauseam. En insidieux impressionniste, pourtant, Charles Baudelaire, dans son essai, le dématérialise, par touches successives & subtiles; trop, peut-être. L’accentuation des contrastes en révèlera les finesses.

Charles Baudelaire invite les auteurs de high life à «doter leurs personnages de fortunes assez vastes». Ni concession ni compromission au matérialisme ambiant, cette injonction n’est même pas une facilité narrative, elle est une nécessité esthétique qui prétend émanciper l’écrivain du réel; la négliger, ou l’ignorer, c’est risquer de restreindre le sujet à l’évocation blafarde d’un objet abject. L’évolution stylistique de Joris-Karl Huysmans, à cet égard, est exemplaire; si À vau-l’eau s’empêtre encore dans les codes du naturalisme primitif – la rupture avec Émile Zola s’y entrevoit déjà –, À rebours, écrit deux ans plus tard, s’écarte sans équivoque de ces thèses infécondes. Dictée par l’impasse d’une théorie absurde, cette scission éclaire, aussi, sur l’ambition baudelairienne, qui, seule, nous intéresse, ici.

La matière de ces romans est identique. Les insatisfactions de Jean Folantin, cet homme des foules, d’une nourriture médiocre – celle des brasseries –, d’une sexualité lamentable – consommée avec des prostituées – et d’une ataraxie intellectuelle – celle d’un modeste fonctionnaire –, ne diffèrent pas, ou si peu, de celles de son frère consanguin, Jean des Esseintes, – que les mets raffinés, lassent; – que les perversions, toutes, blasent; – que le conformisme des élites intellectuelles, isole.

À la forme, en revanche, l’antagonisme est édifiant. La fortune du puîné lui permet de s’abîmer, en dilettante, dans des caprices somptuaires et, ainsi, espérer, dans «un instant de répit», rassembler – idéal stoïcien – «son corps & son âme écartelés»; Jean Folantin, petit gratte-papier, lui, se heurte à une médiocrité, qui le contraint de subir brutalement, sans nuance, des plaisirs faisandés.

De tels contrastes engendrent nécessairement des œuvres dissemblables & inconciliables; l’une, traitée à la façon naturaliste, produit un objet d’étude de sociologue, nullipare; l’autre, à la façon décadente, crée un manifeste esthétique, dont, à en croire Joris-Karl Huysmans, tous les «chapitres sont les amorces des volumes, qui suivirent» & qui s’inscrit à la suite de la modernité baudelairienne.

Charles Baudelaire, avec lucidité, pressentit, le premier, l’impossibilité d’une transcendance en une époque areligieuse & athée; aussi, ses critiques esquissent un nouvel idéal, où les paysages se marginalisent, les vanités disparaissent et où, seuls, les corps dénudés résistent; et quelques scènes urbaines, ou mondaines, apparaissent. Ces tentatives profanes de figuration trahissent l’impuissance de l’art à saisir une nature sans âme ni Dieu; un déséquilibre, donc. L’esprit humain, quelle que soit l’époque, quelle que soit la civilisation, est tiraillé, sans cesse, dans un mouvement contradictoire, entre aspirations apolliniennes & tentations dionysiaques; sans espérance immanente, il s’affaisse. Et l’illusoire progrès d’un siècle, qui, impudent, se croit, à la façon de ce prêtre baudelairien, créateur de Dieu, n’en précipite que la chute.

Châtiment de l’orgueil, qui, dans «le silence & la nuit», réduit l’artiste, dément & errant, à ne disséquer que les instincts – les plus bas –; c’est là que se tapit l’indélébile péché originel, ultime résurgence divine. Et cet artiste, souillé de cette fange, doit s’efforcer de recréer ses sujets, de rééduquer ses sens à une beauté horrible & d’extraire d’un détail insignifiant le sublime.

Ce sont ces tâtonnements que, Charles Baudelaire, en esthéticien, encadre; ses premières critiques, intuitives, s’aiguisent & s’affinent, d’un texte l’autre, pour se cristalliser, abouties, dans Le Peintre de la vie moderne, où, au fil des chapitres, le théoricien esquisse un idéal totalitaire, dont le Dandy est l’archétype monstrueux.

Et cette figure singulière, qui désire d’homme devenir Dieu, confrontée au néant de l’apostasie, doit – sous peine de déchoir – structurer un nouveau culte, qui, dans un désordre construit, s’inspire du stoïcisme ancien, des débauches orientales, des raffinements cruels de la Renaissance & de règles cléricales, qu’elle détourne: sidérés, notamment, des mortifications, les Dandies livrent leur corps à leurs miroirs; envieux de retraites monacales, ils se perdent devant une myriade de regardeurs; et, imprégnés encore de catholicisme, ils répondent aux dilapidations ecclésiales – qui ne scandalisent que les esprits indigents – par des dépenses somptuaires. Mais, pour eux, aucune indulgence.

De la perfection de leur émancipation matérielle dépend celle de leur ascèse; ainsi, la prohibition de l’exercice d’une profession – ce péché capital – s’inscrit dans «ce long effort» religieux, qui s’épuise «à la recherche d’une intimité perdue», depuis l’invention du «premier travail». Évolution, qui réduisit les hommes à n’être qu'une compétence technique, qu’un quelconque & interchangeable rouage de la mécanique au service de leur artisanat, puis de leur industrie, ou métier. Certains, notamment les Dandies, refusèrent cette spécialisation; aussi, s’inscrivirent-ils, consciemment, dans une tradition catholique émancipatrice et, inconsciemment, dans celle du Hagakure, de Jōchō Yamamoto, qui, retiré du monde, codifia l’éthique samouraï.

Suggérer une telle ascendance est une audace; s’en expliquer, donc. Oscar Wilde, dont la vie fut soumise à une tentation catholique incessante, esquissa, à son insu, cette étrange correspondance, au prétexte d’une conférence chicagoane, en février 1882; en théoricien de l’esthétisme, il souligne que le mal n’est pas tant dans la production des machines, mais dans le fait qu’elles transforment les hommes eux-mêmes en machines, alors que son idéal serait d’en faire des artistes, c’est-à-dire des hommes. Et si la prétention de Jōchō Yamamoto, si éloigné, dans le temps & dans l’espace, est de former des guerriers, il employa, pourtant, un langage étrangement similaire pour détailler cette nécessaire élévation de l’individu.

Cette influence, si évidente & si confuse, n’en exclut pas d’autres, notamment celle des sacrifices solaires des Aztèques – prodigieuse & insensée dilapidation des richesses – ou celle du potlatch des tribus amérindiennes – affirmation ruineuse d’un déterminisme de la force –; ce singulier syncrétisme esquisse une évidence, celle de l’irrépressible besoin de l’homme de s’arracher «à l’ordre réel, à la pauvreté des choses» pour se «rendre à l’ordre divin». Et le dandysme n’est qu’une de ces tentatives, qui entrelace, dans un désordre construit, les «rites cruels» de cultes primitifs, l’Eucharistie – holocauste civilisateur, qui se substitua aux immolations sanglantes des israélites – et le nihilisme des samouraïs.

Mais l’inspiration n’est pas imitation, elle est recréation; si les Dandies exsanguent ces institutions sacrificielles, ils en préservent la violence intrinsèque, dont le sacrifice de soi est la résurgence. Ainsi, ils disciplinent leur corps, corsètent leur esprit & renoncent aux vanités matérielles, dans une curieuse réécriture des vœux monastiques - singulièrement, celui de pauvreté. Religieux & Dandies pressentent que le «mépris achevé des richesses» est le seul «luxe authentique»; si ceux-là tendent à une perfection céleste, ceux-ci se consacrent à être une «splendeur infiniment ruinée», mais une splendeur.

La ruine est, par essence, un renoncement; une ascèse, donc. En cela le dandysme confine au stoïcisme; il en est l’abrégé contemporain, comme le cynisme en fut l’abrégé antique. Charles de Foucauld – aristocrate mondain, qui se retire solitaire au cœur du désert –, incarne ce dépouillement absolu. S’il en souligne les duretés, il en trahit, aussi, la permanence, notamment en s’inscrivant à la suite de Diogène de Sinope, qui, démuni, brisa un récipient – le seul qu’il possédait – lorsqu’il vit un enfant boire l’eau d’une fontaine dans ses mains; la béatitude pour l’un, la sagesse pour l’autre, s’atteignent dans cette destruction.

Et si les Dandies s’inspirent de ces ruines, ils les codifient; elles ne peuvent, ni ne doivent, être un hasard, ou un accident. Elles se préméditent. Les Dandies, ainsi, s’exercent à l’indifférence au prétexte de la dilapidation de leurs fortunes; se souvenir, notamment, des pertes de jeu abyssales de George Brummell, des dettes chroniques de Lord Byron, ou des dépenses somptuaires de Gabriele d’Annunzio. Cette systématique révèle, aussi, que l’indigence ne les déchoit pas; ruinés ou pauvres, les Dandies le demeurent, s’ils ne se compromettent pas dans l’odieux mercantilisme d’une époque, que résument les bassesses d’un comte d’Orsay, qui – après avoir épuisé sa fortune & celle de sa belle-mère & maîtresse, Lady Blessington –, s’abaissa notamment à la rédaction lucrative d’un Book of celebrity & se compromit, irrémédiablement, à déposer des brevets pour des inventions ferroviaires. Cette vulgarité n’échappe pas au jugement aurevillien, qui, lapidaire, la ratifie, dans une lettre, de septembre 1845, à son éditeur Trébutien, «d’Orsay est à Brummell ce que Pradon est à Racine».