[Datura noir]

 Sorcier tantrique | William Mortensen [1932]

Sorcier tantrique | William Mortensen [1932]

Les antiques shamans se régénèrent aux sources des Enfers. Ils y descendent en des transes extatiques, au risque de s’y perdre. Sans retour. Le long de cette échelle de Jakob occulte, ils affrontent des monstres - les leurs -, qui, incarnations kaléidoscopiques, éprouvent leurs obsessions et angoisses, leurs ombres et terreurs.
Et le puissant datura - alcaloïde délirogène - exacerbe et distord ces hideuses chimères.

Les incarnations sont tentatrices, nécessairement. Leurs séductions, sinon, seraient vaines. Succubes impavides, elles se travestissent en des beautés irrésistibles et perverses. L’ondulation de leurs corps insaisissables invite à de sublimes débauches; leur souffle exhale, déjà, des relents corrupteurs. L’asphyxie est voluptueuse, encore. Et la descente est paresseuse. Le shaman se complaît dans ses illusions.

Mais dans ce jardin des supplices, l’air raréfié se putréfie imperceptiblement. Les beautés se figent dans la glace; et leurs caresses deviennent cruelles. Le corps, ainsi frustré, torture l’esprit et le livre aux hallucinations. Le shaman entre en crise. Il sait de ses antiques savoirs que ce n’est pas le feu, mais le froid, qui ronge et corrode. La glace, qui fige la beauté, n’en préserve que les illusoires apparences; sous elles, les chairs sont putrides et décomposées.
En transe, il s’ouvre les veines. La tiédeur du sang, seule, l’apaise. Le lent ruissellement fissure et lézarde les masques de ces goules insatiables. Ils se brisent; elles sont d’une laideur repoussante.

Confronté à ce miroir méduséen, le shaman se tétanise et dévisse. Il sombre dans une folle spirale. Les hallucinations deviennent délirantes. À cet instant, il est le délire. Dans cette ultime dislocation, il doit se décapiter ou chuter infiniment. Étincelle de lucidité. Il se démembre et se réduit en cendres. Cet Enfer intérieur, il l’apprivoise. Au feu de ce nigredo, la part obscure devient génératrice et créatrice.
Les profanes s’y brûlent; l’esthète y renaît.