[L'Odeur d'un cabinet]

 Devanture de boutique | photographe inconnu [1877]

Devanture de boutique | photographe inconnu [1877]

La constitution d'un cabinet de curiosités est un sacerdoce, qui éprouve humilité, patience & frustration. Le curieux accepte - il le doit - de n'être qu'un collectionneur de monstres & de merveilles. Il a conscience - il le devrait - qu'il ne réalisera jamais son idéal; seule la tension vers une perfection illusoire doit l'animer. À ses renoncements, à ses impossibilités, le curieux s'alourdit encore d'une exigence; celle de ne pas accumuler, sans discernement, des objets pour produire un quelconque effet sensationnel. Chaque objet doit intrinsèquement être esthétique au sens baudelairien - les notions de laideur & de beauté sont si singulières, si bizarres, qu'il conviendrait d'y consacrer une chronique ad hoc. Chaque objet, donc, doit être étrange & précieux, mais doit aussi s'intégrer, sans dénoter, dans un ensemble & esquisser, ainsi, une curieuse atmosphère.

Si, depuis quelques semaines, je m'efforce d'ordonnancer mon cabinet de curiosités pour qu'il intègre celui de travail, je m'interroge, dans le même mouvement, sur l'empreinte olfactive de cette pièce. Je me devais de saisir le désordre apparent d'une collection, qui confronte de rares curiosa naturalia à des curiosa erotica - curiosités, à mon sens, hybrides - & des curiosa religiosa, qui trahissent une attirance morbide pour un catholicisme mortifère & cruel.

Certes quelques essais d'odeurs construites - je pense notamment à Russian nights, des Éditions de parfums Frédéric Malle, ou à Hiver en Russie, de Guerlain - me séduisirent, mais ne s'intègrent qu'imparfaitement à ce lieu. Je réduisis, donc, mes réflexions à un soliflore. Et, après quelques égarements, je fus conquis, dans l'instant, par Jasmin, de Diptyque.
Cette fleur blanche souligne, sans vulgarité, les curiosa erotica. Elle se teinte d'une sensualité, jamais obscène. Et, au contraire d'une tubéreuse, dont les relents sont si explicites, si crus, le jasmin n'est jamais blasphématoire, il ne heurte donc pas les curiosa religiosa. Les fumées de cette bougie m'évoquent même - non dans les notes,  mais dans l'impression, dans le rendu - l'opulence mortifère du lys, qui orne les chapelles endeuillées & tendues de noir.