[Putain des palaces]

 Jeune fille endormie | Baron von Stillfried [1875]

Jeune fille endormie | Baron von Stillfried [1875]

Cette femme au corps usé boit et fume à l’excès. Les volutes de cigarettes, qui tourbillonnent et l’enlacent, créent une trouble atmosphère en clair-obscur. Mystérieux artifice d’une séduction factice. Face à elle, un jeune homme s’abandonne dans un fauteuil de cuir. Faussement indifférent, il la détaille avec dédain. Ses traits se crispent. Ambivalence d’un désir irrésistible et exécrable.
Ce couple impossible se déchire en silence. Et se fond dans ce bar d’hôtel au milieu d’autres adultères, qui s’effleurent impudiques, et de solitaires, qui se saoulent méthodiques. La banalité de cette scène est d’un triste ennui, comme cette passion en cendres.

Cette femme esseulée sur le déclin joue un rôle pathétique. Délaissée à l’évidence d’un mari lassé d’un corps prévisible et marqué, elle croit recouvrer, avec cette liaison, son pouvoir de séduction. Elle se trompe.
Elle n’est, pour ce jeune homme, qu’un fétiche. En elle, il se blesse et s’abîme sciemment. Au contact de cet épiderme corrompu, il se confronte à cette part obscure, qui le pétrifie et le ronge. Il s’abomine de ce désir. Il veut s’en affranchir; sa volonté est débile.
Et dans un vain exorcisme, il la presse contre soi et s’imprègne de cette odeur indicible. Elle exhale les poisons des roses fanées. Les relents de cette maîtresse, à la féminité sciemment masculinisée, le réduisent encore à ses instincts.

Spirale insensée de baises erratiques. Soudain, il l’entraîne dans une chambre gris-bleu à l’élégance raffinée. En contraste. Le lit, cerné savamment de miroirs, abritera ces corps éperdus et endoloris d’un désir inextinguible.
Cette nuit sera la dernière. Il le veut.
Mais à cet instant, il est sans volonté.
Et la mécanique des corps opère. La femme s’échauffe aux caresses obscènes. Et l’odeur de ses chairs en décomposition imprègne la chambre. L’amant s’asphyxie à ce chaos olfactif, qui confond bestialité et sensualité, intensité et perversion. Les corps ne cessent de se prendre et de s’entremêler, de s’entrechoquer et de se déchirer, de se tétaniser et de se décharger. Paroxysme d’une passion à l’agonie.

Éreintée, elle se love contre ce corps insatiable. Apaisé un temps, l’âcreté des sécrétions mêlée à cette peau obsessionnelle l’éloigne. Il s’arrache, enfin; elle l’éprouve, brutalement. Elle subira, cette nuit, l’ultime affront des sentiments. Et au matin, elle fuira douloureuse ce jeune amant indélébile. Et ne lui laissera, vaine nostalgie, que le sillage amer d’une passion ignée.