Fumerie turque

Victoria von Hagen, par Erwin Blumenfeld.

Victoria von Hagen, par Erwin Blumenfeld.

C'est l'ancien et immortel Tabac blond, de Caron, qui m'initia aux notes de tabac en parfumerie. Je ne pouvais, fumeur invétéré, qu'être séduit par cette composition, si émancipée. J'ai aimé - et aime encore - cette fragrance, qui, avec finesse & élégance, s'harmonise, aussi, à l'atmosphère tabagique, dans laquelle je me complais avec délectation.

J'ai chiné, curieux, d'autres compositions, qui m'évoquent ce «parfait plaisir», comme l'écrit Oscar Wilde, qu'est la cigarette; et j'ai découvert cet oriental somptueux, Fumerie turque. Si le tabac est, des notes de tête à celles de cœur, présent, il est si ciselé, si maîtrisé, qu'il évoque plus le houka que la cigarette. N'ayant jamais voyagé en Orient, je ne peux qu'imaginer des soirées paresseuses, où les hommes, en cercle autour d'un thé sucré à l'excès, enfument, d'un tabac vaporeux, un salon bruyant & oppressant.

Des conversations interminables, où le temps se suspend, dissipent la concentration de quelques joueurs; le cliquetis des dominos rythment, imperceptibles, une soirée moite, qu'un patchouli terreux amplifie. Les hommes, frustrés de femmes, cherchent quelques douceurs en croquant, nonchalants, des pâtisseries mielleuses & de secs raisins de Corinthe. Dans cette torpeur, animée & bruyante, les sensation se choquent, se bousculent; seul apaisement des sens, quelques inhalations, lentes & mesurées, d'un tabac fin, qu'une vapeur d'eau à la rose adoucit à l'excès.

Ce chaos sensoriel, Serge Lutens l'a concentré, avec talent, dans un élégant flacon cloche, qui, au milieu du désordre structuré de mon secrétaire, semble prêt à libérer cet Orient contrasté, au moindre effleurement.

Fumerie turque, Christopher Sheldrake, Serge Lutens, 2003.