Des Esseintes & le parfum

Modèles & photographe inconnus.

Modèles & photographe inconnus.

À rebours n'est pas un roman; À rebours est un manifeste d'esthétique. Et dans son essai de théoriser le décadentisme, J.-K. Huysmans évoque, au dixième chapitre de son livre, la relation obsessionnelle entre des Esseintes & le parfum.

Au terme d'une convalescence, des Esseintes est subitement atteint d'une «hallucinations de l'odorat»; et c'est sur un détail anecdotique que s'ouvre la section consacrée à l'esthétique des odeurs. Si l'obsession de des Esseintes agace son nez de notes imaginaires de frangipane, sa relation aux parfums n'est pas celle d'un névrosé. Au contraire. L'esthète, «habile dans la science du flair», voue aux fragrances une attention si particulière, que ce chapitre, imprégné d'une «érudite culture», est à l'origine de l'invention de l'orgue à parfums que chaque nez se doit de disposer pour créer & que chaque amateur se doit de posséder pour collectionner les odeurs - et les apprivoiser.

Sa collection, des Esseintes commence par l'organiser. Il la divise, ainsi, «en deux séries: celle des parfums simples, c'est-à-dire des extraits ou des esprits, et celle des parfums composés, désignée sous le terme générique de bouquet»; cet ordonnancement, qui s'affinera, des Esseintes le veut strict. Il s'impose, intransigeant, d'étudier la parfumerie & son évolution, avec rigueur & minutie.

Pour ce Dandy, la parfumerie est un art, «le plus négligé de tous»; seule, une «initiation préalable» permet d'apprécier une création sans risquer de «confondre, au premier abord, un bouquet créé par un sincère artiste, avec un pot-pourri fabriqué par un industriel, pour la vente des épiceries & des bazars». Un parfum ne doit pas plaire; il doit être beau. Et cet ukase pertinent au dix-neuvième siècle ne devrait pas l'être moins actuellement.

Grâce à ses exercices exemplaires des Esseintes, à l'instant de la narration, sait déchiffrer «cette langue, variée, aussi insinuante que celle de la littérature, ce style d'une concision inouïe, sous son apparence flottante & vague». Il commença, ainsi, par l'étude de la grammaire & de «la syntaxe des odeurs», avant de comparer, entre elles & dans l'absolu, «les œuvres des maîtres, des Atkinson & des Lubin, des Chardin & des Violet, des Legrand & des Piesse». Des Esseintes s'obligeait de «désassembler la construction de leurs phrases», de «peser la proportion de leurs mots & l'arrangement de leurs périodes». Il disséquait la beauté selon des critères péremptoires - qui inspirèrent, certainement Edmond Roudnitska, lorsqu'il théorisa l'esthétique du parfum. Et est «un beau parfum», selon le compositeur de Diorella, «celui susceptible de satisfaire des personnes sensibles à la Beauté sous toutes ses formes; celui qui nous procure un choc, un choc sensoriel suivi d'un choc psychologique».

Son appréhension du Beau, des Esseintes l'affina en s'initiant aux parfums anciens. Il s'intéressa, ainsi, au «style Louis XIII», si friand «de la poudre d'iris, du musc, de la civette & de l'eau de myrte»; se fascina pour «les senteurs mystiques, puissantes & austères» du grand siècle; conclut que «les grâces fatiguées & savantes de la société française sous Louis XV, trouvèrent leur interprète dans la frangipane & la maréchale»; détesta, parfaitement, «l'ennui & l'incuriosité du premier empire, qui abusa des eaux de Cologne»; et se plongea, enfin, avec frénésie presque, dans la découverte de créations contemporaines, qui, imprégnées d'orientalisme, l'initient aux odeurs lointaines.

À force d'exercice & de maîtrise de soi, l'odorat de des Esseintes est «parvenu à la sûreté d'une touche presque impeccable»; aussi, songea-t-il, détaillant son orgue à parfums, «à créer un nouveau bouquet». Il s'essaya, d'abord, à des reproductions de «parfums simples»; il parvint, après quelques maladresses, à saisir l'héliotrope, le pois de senteur & le thé, qu'il esquissa «en mélangeant de la cassie & de l'iris». À mesure qu'il saisissait un accord, des Esseintes se confrontait à des odeurs plus subtiles, plus techniques. Il se considéra, enfin, «prêt au travail»; il désira, à cet instant, «plaquer une phrase fulminante dont le hautain fracas effondrerait le chuchotement de cette astucieuse frangipane qui se faufilait encore». L'hallucination ne le quittait pas; et pourtant, il restait lucide.

En esthète, «il employait, en quelques sortes, l'admirable ordonnance de certaines pièces de Charles Baudelaire, où le dernier des cinq vers qui composent la strophe est l'écho du premier & revient, ainsi qu'un refrain, noyer l'âme dans des infinis de mélancolie & de langueur». Sensibilité à la Beauté, chocs sensoriel & émotionnel; les compositions de des Esseintes sont, à en croire la définition d'Edmond Roudnitska, de beaux parfums. Et de cette beauté, le Dandy en jouit égoïstement, nous frustrant de jus idéalisés.

De cette frustration naît une interrogation, non une certitude. Le Beau se perd dans la multitude, ce que savait J.-K. Huysmans, qui envisageait d'intituler son roman, Seul. L'artiste se confronte, seul, à la matière; et rares sont les esprits, qui décèlent la beauté d'une œuvre, littéraire ou parfumée.